بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Kitāb N°16

حُرُوفُ الْعَطْفِ

Wāw, fāʾ, thumma, ḥattā, aw, bal · Coordination, ordre et succession · Quand une lettre décide de l'ordre des ablutions

Avec cette carte s'ouvre la Famille D du Kitāb al-Kitāb : les ḥurūf al-maʿānī, ces particules dont la connaissance — dit al-Zarkashī en tête de section — est indispensable au faqīh. Subkī les passe en revue par ordre alphabétique, et nous commençons par les particules de coordination (ʿaṭf). L'enjeu n'est pas grammatical mais juridique : la wāw impose-t-elle un ordre (et donc le tartīb des ablutions) ? La fāʾ exige-t-elle l'immédiateté (et donc le suivi sans délai de l'imam) ? Thumma implique-t-elle un délai (et donc deux dirhams pour qui dit « un dirham thumma un dirham ») ? Ḥattā inclut-elle son terme (et donc le jour de la rupture dans le jeûne juré) ? Chaque réponse engage des chapitres entiers de fiqh. Al-Zarkashī mobilise ici les sommités de la grammaire — Sībawayh, al-Farrāʾ, Ibn Mālik, Ibn al-Ḥājib, Abū Ḥayyān — pour fixer le sens « par défaut » de chaque particule.

الْوَاوُ لِمُطْلَقِ الْجَمْعِ، وَقِيلَ: لِلتَّرْتِيبِ، وَقِيلَ: لِلْمَعِيَّةِ. الْفَاءُ: عَاطِفَةٌ لِلتَّرْتِيبِ الْمَعْنَوِيِّ وَالذِّكْرِيِّ، وَلِلتَّعْقِيبِ فِي كُلِّ شَيْءٍ بِحَسَبِهِ، وَلِلسَّبَبِيَّةِ. ثُمَّ: حَرْفُ عَطْفٍ لِلتَّشْرِيكِ وَالْمُهْلَةِ عَلَى الصَّحِيحِ، وَالتَّرْتِيبِ خِلَافًا لِلْعَبَّادِيِّ. حَتَّى: لِانْتِهَاءِ الْغَايَةِ غَالِبًا، وَلِلتَّعْلِيلِ، وَنَدَرَ لِلِاسْتِثْنَاءِ.

« La wāw exprime la simple réunion (muṭlaq al-jamʿ) ; on a dit : l'ordre ; on a dit : la simultanéité. La fāʾ coordonne pour l'ordre réel et l'ordre d'énonciation, pour la succession immédiate — en toute chose selon sa mesure — et pour la causalité. Thumma est une particule de coordination exprimant l'association et le délai selon l'avis correct, et l'ordre — contrairement à al-ʿAbbādī. Ḥattā marque le terme de la limite le plus souvent, la cause, et rarement l'exception. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Kitāb (ḥurūf al-ʿaṭf) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 118-144

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Pourquoi le faqīh étudie les particules

Al-Zarkashī ouvre la section en précisant l'objet : « Le sens visé par ḥurūf ici n'est pas le strict partenaire de l'ism et du fiʿl chez les grammairiens — la liste de Subkī contient aussi des noms (ay, idh, kull, man, mā…) et des adverbes. On a appliqué le mot ḥarf à l'ensemble parce que ce sont des parties du discours : du genre de l'emploi de la partie pour le tout. » Ce sont, dit-il, « les particules dont le faqīh a besoin » : car l'essentiel du Qurʾān et de la Sunna est articulé par elles. Une fatwa peut basculer selon que la wāw ordonne ou non, que min découpe une partie ou désigne le tout. La méthode de Subkī est constante : pour chaque particule, le sens premier (waḍʿ), les sens dérivés, puis les divergences — Sībawayh contre al-Farrāʾ, les Baṣriens contre les Kūfiens — car derrière chaque divergence grammaticale se profile une divergence de fiqh.

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Vocabulaire essentiel

مُطْلَقُ الْجَمْعِ muṭlaq al-jamʿ
« Simple réunion » : la wāw associe deux termes dans un même jugement sans rien dire de l'ordre ni de la simultanéité.
تَعْقِيب taʿqīb
« Succession immédiate » : sens propre de la fāʾ — le second suit le premier sans délai, « en toute chose selon sa mesure ».
تَرَاخِي / مُهْلَة tarākhī / muhla
« Délai » : sens propre de thumma — le second vient après le premier, avec un intervalle.
انْتِهَاءُ الْغَايَةِ intihāʾ al-ghāya
« Terme de la limite » : sens dominant de ḥattā ; reste à savoir si le terme est inclus dans le jugement.
إِضْرَاب iḍrāb
« Rétractation » : sens de bal — annuler ce qui précède (ibṭāl) ou passer à un autre propos (intiqāl).
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La wāw — simple réunion, ni ordre ni simultanéité

Trois doctrines, un enjeu : le tartīb du wuḍūʾ
L'avis correct : « qāma Zaydun wa-ʿAmrun » ne dit rien de qui s'est levé le premier. Al-Farrāʾ et Thaʿlab y voyaient l'ordre ; on a prêté la maʿiyya aux Ḥanafites.
Wāw Muṭlaq al-jamʿ

Les trois doctrines

  • (a) Muṭlaq al-jamʿ — l'avis correct : la wāw n'indique ni ordre ni simultanéité. « Zayd et ʿAmr se sont levés » admet trois lectures : en même temps, le premier d'abord, ou le second d'abord. Ibn Mālik précise : retarder ce qui vient après la wāw est fréquent, l'antéposer est rare, la simultanéité est une probabilité — mais rien n'est signifié.
  • (b) Le tartīb : attribué à al-Farrāʾ et Thaʿlab — al-Sīrāfī le conteste même chez al-Farrāʾ. Argument adverse d'Ibn Mālik : les négateurs de la résurrection disent namūtu wa-naḥyā (« nous mourons et nous vivons ») en plaçant la mort avant la vie : preuve que la wāw n'ordonne pas.
  • (c) La maʿiyya (simultanéité) : l'Imām al-Rāzī l'attribue aux Ḥanafites dans son exposé.
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Le passage où Zarkashī tranche pour muṭlaq al-jamʿ et invoque Sībawayh contre les partisans de l'ordre.
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf

فِي الْوَاوِ الْعَاطِفَةِ مَذَاهِبُ، أَصَحُّهَا أَنَّهَا لِمُطْلَقِ الْجَمْعِ، أَيْ لَا تَدُلُّ عَلَى تَرْتِيبٍ وَلَا مَعِيَّةٍ، فَإِذَا قُلْتَ: قَامَ زَيْدٌ وَعَمْرٌو، احْتَمَلَ ثَلَاثَةَ مَعَانٍ: قِيَامُهُمَا فِي وَقْتٍ وَاحِدٍ، وَكَوْنُ الْمُتَقَدِّمِ قَامَ أَوَّلًا، وَكَوْنُ الْمُتَأَخِّرِ قَامَ أَوَّلًا.

Traduction : « Au sujet de la wāw de coordination, il y a plusieurs doctrines, dont la plus correcte est qu'elle exprime la simple réunion — c'est-à-dire qu'elle n'indique ni ordre ni simultanéité. Si tu dis : "Zayd et ʿAmr se sont levés", trois sens sont possibles : qu'ils se soient levés en même temps, que le premier nommé se soit levé d'abord, ou que le second nommé se soit levé d'abord. »

Ce que le commentaire ajoute

  • L'appui de Sībawayh : Zarkashī cite sa formule sur marartu bi-rajulin wa-ḥimārin — « tu es passé près des deux, sans que cela indique que tu as commencé par l'un ni fini par l'autre ». Le maître de la discipline est du côté de muṭlaq al-jamʿ.
  • Le consensus mal rapporté : al-Sīrāfī, al-Fārisī et al-Suhaylī rapportent que Baṣriens et Kūfiens s'accordent : la wāw n'ordonne pas. D'où la sévérité de Zarkashī envers ceux qui attribuent le contraire à al-Shāfiʿī : « c'est une erreur (ghalaṭ), et Ibn al-Samʿānī comme l'Ustādh Abū Manṣūr ont fortement désavoué cette attribution ».
  • La nuance d'Ibn ʿUṣfūr : le débat n'a de sens que si l'acte peut émaner d'un seul ; dans ikhtaṣama Zaydun wa-ʿAmrun (« Zayd et ʿAmr se sont disputés »), aucun ordre n'est concevable — par accord unanime.
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La fāʾ — ordre, immédiateté, causalité

Trois fonctions au service du fiqh
Tartīb maʿnawī et dhikrī, taʿqīb « en toute chose selon sa mesure », et sababiyya : « lorsqu'il s'incline, inclinez-vous ».
Fāʾ Taʿqīb

Les trois fonctions

  • Tartīb (ordre) : réel (maʿnawī) — « Zayd s'est levé, puis ʿAmr » ; ou d'énonciation (dhikrī) — quand le second élément détaille le premier : « Il les fit glisser, le Shayṭān, fa-akhrajahumā… » (le détail suit le résumé). Al-Farrāʾ a nié le tartīb de la fāʾ : on le lui a vivement reproché.
  • Taʿqīb (immédiateté) — « fī kulli shayʾin bi-ḥasbih » : chaque chose selon sa mesure. « Il s'est marié, fa-un enfant lui est né » est correct si seule la durée d'une grossesse les sépare ; « il entra à Baṣra fa-à Kūfa » si le trajet fut direct. Ibn al-Ḥājib : le taʿqīb s'évalue selon l'usage, non à la seconde près — voyez « Nous avons créé la nuṭfa en ʿalaqa, fa-Nous avons créé la ʿalaqa en muḍgha… » où chaque étape prend son temps naturel.
  • Sababiyya (causalité) : « La poussière du jugement s'abattit sur la cité, fa-elle fut détruite ». Le second est l'effet du premier.
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Thumma — association, délai et ordre

Contre al-ʿAbbādī
Thumma associe, ordonne et espace. Enjeux : le waqf « par génération », l'iqrār « un dirham thumma un dirham », et le serment « mā shāʾa Allāhu thumma shiʾta ».
Thumma Tarākhī

Trois composantes, trois débats

  • Tashrīk (association) : contesté par les Kūfiens, qui admettent une thumma « de surcroît » non coordonnante — réfutés par l'usage.
  • Muhla (délai) : contesté par al-Farrāʾ. Sībawayh : « si tu dis marartu bi-rajulin thumma imraʾatin, ce sont deux passages, le second n'ayant lieu qu'après l'achèvement du premier ». L'avis correct retient le délai — c'est pourquoi thumma ne peut introduire la réponse d'un sharṭ ni l'effet immédiat.
  • Tartīb (ordre) : Subkī l'affirme « khilāfan li-l-ʿAbbādī ». Zarkashī nuance : al-ʿAbbādī n'a nié l'ordre que dans un passage précis (l'iqrār), non comme doctrine générale. Le verset « Il vous a créés d'une âme unique, thumma Il en a tiré son épouse » s'explique par l'ordre d'énonciation, le jumhūr y voyant un tartīb ikhbārī.
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Ḥattā — la limite est-elle incluse ?

Intihāʾ al-ghāya et ses sous-cas
« J'ai jeûné ḥattā le fiṭr » : le terme entre-t-il dans le jugement ? Jumhūr : oui, sauf indice contraire — à la différence de ilā.
Ḥattā Ghāya

Quatre emplois, une question centrale

Zarkashī distingue quatre ḥattā : jārra (« ḥattā maṭlaʿi al-fajr »), ʿāṭifa (« les pèlerins sont arrivés, ḥattā les piétons »), ibtidāʾiyya (ouvrant une phrase neuve), nāṣiba du verbe (= ilā an, ou = kay pour la cause).

  • Le terme est-il inclus ? Trois avis pour la jārra : (a) inclusion — jumhūr : al-Mubarrad, Ibn al-Sarrāj, al-Fārisī, al-Zamakhsharī, Ibn al-Ḥājib — car la limite d'une chose en fait partie, sauf indice d'exclusion (« ṣumtu ḥattā al-fiṭr » : le moment de rompre n'est pas jeûné) ; (b) exclusion — préféré d'Ibn ʿUṣfūr ; (c) cas par cas — Thaʿlab. Sībawayh penche nettement pour l'inclusion.
  • Différence avec ilā : ce qui suit ḥattā doit être du genre de ce qui précède et en marquer l'extrémité (l'apogée ou l'infime) : « les gens t'ont vaincu, ḥattā les dormeurs » (dépréciation), « Il recense tout, ḥattā les poids d'atome » (amplification). Al-Qarāfī a cru le consensus acquis sur l'inclusion : Zarkashī rectifie — le débat est célèbre, le consensus ne vaut que pour la ʿāṭifa.
  • Taʿlīl et istithnāʾ : ḥattā = kay (« je lui ai parlé ḥattā [pour] qu'il m'ordonne… ») ; et rarement = illā (exception), ajout d'Ibn Mālik dans le Tashīl, sur le vers « laysa al-ʿaṭāʾu min al-fuḍūli samāḥatan / ḥattā tajūda wa-mā ladayka qalīlu ».
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Aw et bal — alternative et rétractation

Du doute au choix, de l'erreur à la correction
Aw : doute, équivoque, choix, simple réunion, division, rétractation, approximation. Bal : ibṭāl ou intiqāl — jamais l'ibṭāl en contexte qurʾānique.
Aw · Bal Takhyīr

Aw — sept emplois recensés

  • Shakk (doute) : « Zayd ou ʿAmr s'est levé » — le locuteur ignore lequel ; ibhām (équivoque) : il sait mais voile : « nous sommes, nous ou vous, sur la guidance ou dans un égarement manifeste » — la différence se mesure du côté du locuteur (shakk) ou de l'auditeur (ibhām).
  • Takhyīr (choix) après un ordre : les versets de la kaffāra (nourrir, vêtir aw affranchir) — le choix vaut même quand le cumul est possible ; l'ibāḥa (« fréquente les savants aw les ascètes ») n'en est, pour l'avis le plus apparent, qu'une variété : le cumul n'y est interdit que par l'usage, non par la particule.
  • Après une interdiction : tout est interdit ensemble — « n'obéis pas, parmi eux, au pécheur aw à l'ingrat » : obéir à l'un des deux serait obéir à un interdit ; les grammairiens (al-Sīrāfī) y voient l'universalisation du nahy.
  • Et encore : muṭlaq al-jamʿ (= wāw : « cent mille aw davantage »), taqsīm (« la kalima est nom, verbe aw particule »), sens de ilā, iḍrāb (= bal selon al-Farrāʾ), et taqrīb selon al-Ḥarīrī (« mā adrī a-sallama aw waddaʿa »).

Bal — la particule du revirement

  • Devant un terme isolé : coordination + transfert du jugement : « Zayd est venu, bal ʿAmr » — le jugement passe au second ; en contexte négatif, « il ne me doit pas un dirham, bal deux dirhams » : la négation est transférée, d'où l'enjeu d'iqrār.
  • Devant une phrase : simple particule d'ouverture (ibtidāʾ) — soit ibṭāl du propos antérieur (« ils disent : il a un jinn ! Bal il leur est venu avec la vérité »), soit intiqāl d'un propos à un autre sans annulation. Ibn Mālik a prétendu que le Qurʾān ne contient que ce second type : Zarkashī relève l'excès — l'ibṭāl y figure, mais il annule le dire rapporté, jamais une information divine.
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À retenir

5 principes essentiels
Le socle de la Famille D — les particules de coordination en cinq règles.
  • La wāw exprime muṭlaq al-jamʿ : ni ordre ni simultanéité — l'attribution du tartīb à al-Shāfiʿī est une erreur dénoncée par les vérificateurs
  • La fāʾ cumule ordre, immédiateté (« en toute chose selon sa mesure ») et causalité — d'où « fa-idhā rakaʿa fa-rkaʿū »
  • Thumma = association + ordre + délai : le waqf s'échelonne, l'iqrār se dédouble, et « mā shāʾa Allāhu thumma shiʾta » remplace la wāw
  • Ḥattā marque le terme de la limite ; pour le jumhūr, le terme est inclus sauf indice contraire — à la différence de ilā
  • Aw distribue (doute, équivoque, choix) : après un ordre, elle ouvre le takhyīr ; après une interdiction, tout est interdit ; bal rétracte (ibṭāl) ou enchaîne (intiqāl)
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question pour articuler grammaire et fiqh.

Question

« Un homme reconnaît : "Je dois à Untel un dirham thumma un dirham", un autre : "Je dois à Untel un dirham wa-un dirham". Doivent-ils la même somme ? Justifiez à partir des sens respectifs de thumma et de la wāw, et expliquez pourquoi al-ʿAbbādī faisait exception sur ce point précis. »

🧠 Grille mnémotechnique

و
WĀW
muṭlaq al-jamʿ
ni ordre ni maʿiyya
ف
FĀʾ
taʿqīb
ordre + immédiat + cause
ثم
THUMMA
tarākhī
ordre + délai
حتى
ḤATTĀ
ghāya
terme inclus (jumhūr)