Où le qiyās court-il, où s'arrête-t-il ? · Ḥudūd, kaffārāt, rukhaṣ, taqdīrāt — et les exceptions du Ṣaḥīḥ · La frontière du taʿabbudī
Admettre la ḥujjiyya du qiyās (carte 2) ne dit pas encore où il opère. Subkī dresse l'inventaire des restrictions : Abū Ḥanīfa l'exclut des ḥudūd, kaffārāt, rukhaṣ et taqdīrāt ; Ibn ʿAbdān le subordonne à la nécessité ; « un groupe » le refuse dans les asbāb, shurūṭ et mawāniʿ ; d'autres dans les fondements des ʿibādāt, le juzʾī ḥājī (ḍamān al-darak), les ʿaqliyyāt ou le nafy aṣlī. Puis tombe le verdict : « al-ṣaḥīḥ : ḥujja » — le qiyās court partout — sauf dans le ʿādī et le khilqī, sauf la prétention de fonder tous les statuts par qiyās, et sauf le qiyās sur un abrogé ; Zarkashī ajoute le texte makhṣūṣ (le nikāḥ par le mot « hiba »). Une carte-frontière, indispensable pour ne pas faire dire au qiyās plus qu'il ne peut.
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« Et Abū Ḥanīfa [l'a refusé] dans les peines légales, les expiations, les dispenses et les évaluations chiffrées ; Ibn ʿAbdān, tant qu'il n'y a pas nécessité ; un groupe, dans les causes, conditions et empêchements ; un groupe, dans les fondements des actes cultuels ; d'autres, dans les questions rationnelles ; d'autres, dans la négation originelle. L'avis correct : il est une preuve — sauf dans ce qui relève de l'habitude et de la constitution naturelle, sauf [la prétention qu'il fonde] tous les statuts, et sauf le qiyās sur un abrogé — contrairement aux généralisateurs. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Qiyās (majārī al-qiyās) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 291-294
Zarkashī rapporte du Maḥṣūl la formule qui donne son unité à la carte : « le fond de cette question est : existe-t-il dans la sharīʿa un ensemble de masāʾil où le qiyās ne court pas ? ». La position shāfiʿite est généreuse — le qiyās court dans les ḥudūd, kaffārāt, taqdīrāt, asbāb, et même (pour certains) les ʿaqliyyāt — mais pas illimitée : là où le sens n'est pas intelligible (ghayr maʿqūl al-maʿnā), le qiyās n'a pas de prise, car il est tout entier suspendu à la saisie d'une ʿilla. C'est la frontière du taʿabbudī : les quantités pures, reçues par la seule transmission, ne se prolongent pas par analogie. Zarkashī signale enfin que cette masʾala générale est l'aṣl dont la dispute avec Abū Ḥanīfa n'est que le farʿ — Subkī expose l'un et l'autre « par souci d'exhaustivité » (Ibn al-Samʿānī l'avait noté).
Traduction : « Al-Shāfiʿī — que Dieu l'agrée — a fait observer que les Ḥanafites ont contredit leur propre principe : ils ont imposé l'expiation pour la rupture du jeûne en mangeant, par qiyās sur la rupture par relations conjugales ; et [une compensation] pour la mise à mort du gibier par erreur, par qiyās sur sa mise à mort volontaire ; et ils ont qiyāsé dans les évaluations chiffrées — jusqu'à dire de la poule morte dans le puits : il faut [puiser] tant et tant de seaux, et de la souris : moins que cela. Or cette évaluation ne vient ni d'un texte ni d'un ijmāʿ : c'est donc un qiyās. »
Abū al-Faḍl Ibn ʿAbdān pose dans Sharāʾiṭ al-Aḥkām deux conditions : qu'un événement réel rende nécessaire la connaissance de son statut, et qu'aucun naṣṣ n'y suffise. Ibn al-Ṣalāḥ (Ṭabaqāt) juge la position « étrange en régime de taḥqīq » : la seconde condition relève du jadal, et la première est démentie par la pratique des imāms — leurs livres « débordent » de masāʾil qiyāsiyya posées avant tout cas réel.
Des Ḥashwiyya et des Ẓāhirites extrêmes refusent le qiyās dans les questions rationnelles ; les jamāhīr l'admettent. Exemple de nos compagnons dans la masʾala de la ruʾya (vision de Dieu) : « Il est existant, et tout existant peut être vu : Il peut donc être vu. » À une condition stricte : le jāmiʿ doit être rationnel — sinon le rapprochement est un pur arbitraire (taḥakkum maḥḍ), à la manière des incursions des philosophes et des innovateurs dans les ʿaqāʾid. Ibn Burhān (al-Wajīz) rapporte même des muḥaqqiqūn qu'il n'y a pas à proprement parler de « qiyās » dans les intelligibles : on y connaît le détail à partir du principe général.
Tous les statuts pourraient être posés par des textes — aucune impossibilité. Mais peuvent-ils l'être tous par qiyās ? Le jumhūr répond non, pour trois raisons : (a) le qiyās rapporte un farʿ à un aṣl — si tout est farʿ, il n'y a plus d'aṣl premier : régression à l'infini (tasalsul) ; (b) certains statuts n'ont pas de sens intelligible — la diya imposée à la ʿāqila (les agnats du meurtrier par erreur !) : quel jāmiʿ en tirerait-on ? ; (c) les espèces de statuts sont hétérogènes. Le qiyās est un prolongateur de la Loi, jamais son fondement intégral.
« S'il avait dit : ni le qiyās sur un makhṣūṣ, le khilāf aurait été possible », note Zarkashī. Al-Shīrāzī compte en effet, dans le Lumaʿ, parmi les vices du qiyās (mufsidāt) : prendre pour aṣl une règle propre. Exemple fameux : Abū Ḥanīfa valide le nikāḥ conclu par le mot « hiba » (don) en le rattachant au mariage du Prophète ﷺ par ce terme — or le Coran l'a réservé au Prophète ﷺ : khāliṣatan laka min dūni l-muʾminīn (33, 50). Qiyāser sur une prérogative, c'est nier la réservation posée par le texte.
« L'amputation du pilleur de tombes (nabbāsh) s'établit par qiyās sur le voleur, mais le minimum du ḥayḍ ne s'établit par aucun qiyās. Les deux relèvent pourtant de "quantités" sanctionnées par la Loi. Quel critère unique, dégagé du Sharḥ al-Lumaʿ d'al-Shīrāzī, explique que le qiyās court dans le premier cas et s'arrête dans le second ? »