بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Qiyās N°5

حَقِيقَةُ الْعِلَّةِ

Le quatrième rukn du qiyās · Muʿarrif, muʾaththir ou bāʿith ? · Le débat fondateur sur la nature de la ʿilla et ses conséquences

Après l'aṣl, le farʿ et leurs conditions, Subkī aborde le quatrième et dernier rukn du qiyās : la ʿilla, cœur battant de tout le Kitāb al-Qiyās. Avant d'en énumérer les conditions (cartes 6 et 7), il faut savoir ce qu'elle est. Quatre définitions s'affrontent : pour les ahl al-ḥaqq (les Ashʿarites), la ʿilla est un muʿarrif — un signe que le Législateur a posé pour faire connaître le ḥukm, sans efficience propre, car le seul agent réel est Allah. Pour les Muʿtazilites, elle est muʾaththir bi-dhātih — efficiente par elle-même. Pour al-Ghazālī, efficiente par la permission d'Allah. Pour al-Āmidī et Ibn al-Ḥājib, elle est le bāʿith — le motif de la législation. Derrière ce qui pourrait sembler une querelle de mots, al-Zarkashī montre, avec Subkī, que se jouent des questions massives : le ḥukm de l'aṣl est-il établi par la ʿilla ou par le naṣṣ (désaccord avec les Ḥanafites) ? La ʿilla qāṣira est-elle valide (carte 9) ? Peut-on dire qu'Allah agit pour des motifs ?

الرَّابِعُ: الْعِلَّةُ. قَالَ أَهْلُ الْحَقِّ: الْمُعَرِّفُ، وَحُكْمُ الْأَصْلِ ثَابِتٌ بِهَا لَا بِالنَّصِّ خِلَافًا لِلْحَنَفِيَّةِ، وَقِيلَ: الْمُؤَثِّرُ بِذَاتِهِ، وَقَالَ الْغَزَالِيُّ: بِإِذْنِ اللَّهِ، وَقَالَ الْآمِدِيُّ: الْبَاعِثُ. وَقَدْ تَكُونُ دَافِعَةً أَوْ رَافِعَةً أَوْ فَاعِلَةً الْأَمْرَيْنِ.

« Le quatrième [rukn] : la ʿilla. Les tenants de la vérité ont dit : [elle est] ce qui fait connaître [le ḥukm] ; et le ḥukm de l'aṣl est établi par elle, non par le naṣṣ — contrairement aux Ḥanafites. On a dit aussi : [elle est] l'efficient par soi-même ; al-Ghazālī a dit : par la permission d'Allah ; et al-Āmidī a dit : le motif. Elle peut être répulsive [du ḥukm], suppressive, ou opérer les deux. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Qiyās (ḥaqīqat al-ʿilla) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 299-302

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Pourquoi cette masʾala est décisive

La ʿilla est le pivot du qiyās : c'est elle qui justifie le transfert du ḥukm de l'aṣl vers le farʿ. Mais qu'est-elle au juste ? La réponse engage la théologie ashʿarite tout entière : si l'on dit qu'elle produit le ḥukm, on attribue une efficience à autre chose qu'Allah ; si l'on dit qu'elle est le motif d'Allah, on Lui attribue des buts (aghrāḍ) qui Le détermineraient — ce que l'école ashʿarite refuse. D'où la solution des ahl al-ḥaqq : la ʿilla est un simple muʿarrif, une amāra posée par le Législateur, comparable au nuage chargé qui annonce la pluie sans la produire. Al-Zarkashī insiste : contrairement à ce qu'affirment al-Āmidī, Ibn al-Ḥājib et al-Hindī, ce débat n'est pas purement verbal — la validité de la ʿilla qāṣira (carte 9) en dépend directement.

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Vocabulaire essentiel

عِلَّة ʿilla
La « cause » du ḥukm — quatrième rukn du qiyās. Son interprétation exacte (signe, efficient, motif) est l'objet de cette carte.
مُعَرِّف muʿarrif
« Ce qui fait connaître ». Définition des ahl al-ḥaqq : la ʿilla est une amāra (indice) posée pour signaler le ḥukm, sans le produire.
مُؤَثِّر بِذَاتِهِ muʾaththir bi-dhātih
« Efficient par soi-même ». Définition muʿtazilite, fondée sur le taḥsīn et taqbīḥ rationnels — rejetée par les Ashʿarites.
بَاعِث bāʿith
« Motif » de la législation : le waṣf contient une maṣlaḥa voulue par le Législateur. Choix d'al-Āmidī et d'Ibn al-Ḥājib.
أَمَارَة amāra
Indice, signe. La ʿilla-muʿarrif fonctionne comme le nuage humide annonçant la pluie : elle peut même « manquer » pour celui qui sait déjà, sans cesser d'être une amāra.
رُكْنِيَّة rukniyya
Qualité de rukn (pilier constitutif). La ʿilla est un rukn du qiyās : pas de qiyās sans ʿilla — malgré un avis isolé contraire.
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La rukniyya de la ʿilla — pas de qiyās sans cause

Le quatrième pilier
Subkī ne rapporte aucun désaccord sur la ruknia de la ʿilla ; Zarkashī signale pourtant un avis isolé (shādhdh), rapporté par Ibn al-Samʿānī — et le déclare nul.
Rukn Ibn al-Samʿānī

Un pilier non négocié

Le qiyās a quatre arkān : aṣl, farʿ, ḥukm al-aṣl et ʿilla (carte 4). La ʿilla est le jāmiʿ — l'élément commun qui justifie l'extension du ḥukm. Subkī ne mentionne même pas de divergence sur ce point, tant il est constitutif : un « qiyās » sans ʿilla ne serait qu'un rapprochement arbitraire.

  • L'avis shādhdh : Ibn al-Samʿānī rapporte qu'un avis isolé admettrait un qiyās sans ʿilla « dès qu'apparaît quelque ressemblance » (idhā lāḥa baʿḍ al-shabah)
  • Verdict de Zarkashī : « wa-huwa bāṭil » — cet avis est nul. Une ressemblance vague, sans waṣf jāmiʿ identifié, ne fonde aucun transfert de ḥukm
  • Conséquence méthodologique : toute la suite du Kitāb al-Qiyās (conditions, masālik, qawādiḥ) est en réalité une théorie de la ʿilla
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Zarkashī expose la définition des ahl al-sunna : la ʿilla est dalla sur le ḥukm, non efficiente — car le seul muʾaththir est Allah.
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf — la ʿilla comme muʿarrif

لَمْ يَحْكِ الْمُصَنِّفُ خِلَافًا فِي رُكْنِيَّةِ الْعِلَّةِ، وَفِيهِ خِلَافٌ شَاذٌّ حَكَاهُ ابْنُ السَّمْعَانِيِّ أَنَّهُ يَصِحُّ الْقِيَاسُ مِنْ غَيْرِ عِلَّةٍ إِذَا لَاحَ بَعْضُ الشَّبَهِ، وَهُوَ بَاطِلٌ. وَقَدِ اخْتَلَفُوا فِي تَعْرِيفِ الْعِلَّةِ عَلَى أَقْوَالٍ: أَحَدُهَا — وَهُوَ قَوْلُ أَهْلِ السُّنَّةِ — أَنَّهَا الْمُعَرِّفُ لِلْحُكْمِ، أَيْ بِأَنْ تَكُونَ دَالَّةً عَلَى وُجُودِ الْحُكْمِ وَلَيْسَتْ بِمُؤَثِّرَةٍ، لِأَنَّ الْمُؤَثِّرَ هُوَ اللَّهُ تَعَالَى.

Traduction : « L'auteur ne rapporte aucune divergence sur la ruknia de la ʿilla ; il existe pourtant à ce sujet une divergence isolée, rapportée par Ibn al-Samʿānī : le qiyās serait valide sans ʿilla dès qu'apparaît quelque ressemblance — et c'est nul. Quant à la définition de la ʿilla, ils ont divergé en plusieurs avis. Le premier — celui des gens de la Sunna — est qu'elle est ce qui fait connaître le ḥukm : elle indique l'existence du ḥukm sans être efficiente, car l'Efficient est Allah le Très-Haut. »

Trois apports majeurs du commentaire

  • La réponse à l'objection « le muʿarrif, c'est le naṣṣ » : on objecta aux Ashʿarites que ce qui fait connaître le ḥukm, c'est le texte, pas la ʿilla. Réponse : la ʿilla est muʿarrif pour un cas autre que l'aṣl (le farʿ) ; et le ḥukm de l'aṣl lui-même est rattaché à la ʿilla commune entre aṣl et farʿ.
  • L'image de l'amāra : dire que la ʿilla est muʿarrif signifie qu'elle a été posée comme signe pour que le mujtahid découvre le ḥukm qu'il ignorait — « comme le nuage humide est une amāra de la pluie, et il peut faillir » : que le signe soit superflu pour celui qui sait déjà ne lui ôte pas sa qualité de signe. Ainsi le cercle vicieux (dawr) redouté par Ibn al-Ḥājib — la ʿilla est extraite du naṣṣ, comment ferait-elle connaître ce que le naṣṣ fait connaître ? — est dissous.
  • La rectification d'Ibn al-Ḥājib : celui-ci avait prétendu que les Shāfiʿites, en disant la ʿilla muʿarrif, entendaient en réalité le bāʿith. Subkī et Zarkashī répondent : non — nous la définissons bien comme muʿarrif, et la cohérence est sauve. Zarkashī nuance toutefois : al-Ghazālī avait déjà tenu un langage proche de celui d'Ibn al-Ḥājib, en ramenant la ʿilla au « bāʿith du Législateur » (la shidda pour le khamr), ce que lui contesta al-ʿAbdarī.
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Les quatre définitions en présence

Cartographie du débat
Muʿarrif (Ashʿarites), muʾaththir bi-dhātih (Muʿtazilites), muʾaththir par institution divine (Ghazālī), bāʿith (Āmidī, Ibn al-Ḥājib).
Définitions 4 avis

Le tableau des positions

  • (1) Al-muʿarrif — ahl al-ḥaqq : la ʿilla est un signe institué qui fait connaître le ḥukm. Aucune efficience : « al-muʾaththir huwa Allāh ». C'est la position retenue par Subkī.
  • (2) Al-muʾaththir bi-dhātih — Muʿtazilites : la ʿilla produit le ḥukm par elle-même, en cohérence avec leur thèse du taḥsīn wa-l-taqbīḥ rationnels : les qualités des actes fondent objectivement leurs statuts.
  • (3) Al-muʾaththir bi-jaʿl Allāh — al-Ghazālī : la ʿilla est efficiente, non par essence, mais parce qu'Allah l'a instituée efficiente. Al-Rāzī a fragilisé cette voie : le ḥukm (discours divin) est éternel, la ʿilla est advenue — or l'adventice n'« influe » pas sur l'éternel ; et le débat rejoint la question du khalq al-afʿāl.
  • (4) Al-bāʿith — al-Āmidī et Ibn al-Ḥājib : le waṣf doit contenir une maṣlaḥa visée par le Législateur dans l'institution du ḥukm. C'est l'arrière-plan de ceux qui disent qu'Allah « motive » Ses actes par des fins — ce que le madhhab ashʿarite déclaré (al-manṣūṣ) refuse : rien ne pousse le Seigneur à quoi que ce soit.
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Le ḥukm de l'aṣl : établi par la ʿilla ou par le naṣṣ ?

Shāfiʿites vs Ḥanafites
Pour les Shāfiʿites, le ḥukm de l'aṣl est rattaché à la ʿilla commune ; pour les Ḥanafites, il est établi par le naṣṣ seul.
Khilāf Naṣṣ / ʿilla

L'enjeu du « thābit bihā lā bi-l-naṣṣ »

Soit l'interdiction du khamr, énoncée par un naṣṣ, et motivée par l'ivresse (shidda). Quand on demande : par quoi la ḥurma du khamr est-elle établie ? — les Shāfiʿites répondent : par la ʿilla (la shidda), commune au khamr et au nabīdh ; le naṣṣ en est le révélateur. Les Ḥanafites répondent : par le naṣṣ lui-même ; la ʿilla ne sert qu'à étendre le ḥukm au-delà du texte.

  • Réfutation rapportée par Zarkashī : si les Ḥanafites veulent dire que le naṣṣ crée le ḥukm, c'est faux — le Juge véritable est Celui qui parle (al-nāṣṣ), non l'énoncé ; s'ils veulent dire qu'il le fait connaître, il ne le fait connaître qu'à qui l'apprend du texte — celui qui le connaît par la ʿilla ne l'a pas connu par le naṣṣ
  • Précision d'al-Hindī : certains glosent la définition ainsi — la ʿilla fait connaître le ḥukm du farʿ, car celui de l'aṣl est connu par le naṣṣ ; mais la formule consacrée de l'école (« le ḥukm de l'aṣl est rattaché à la ʿilla ») dépasse cette lecture minimale

Un désaccord réel, pas une dispute de mots

Al-Āmidī, Ibn al-Ḥājib et al-Hindī ont prétendu que tout ceci est un khilāf lafẓī. Subkī s'y oppose : le désaccord a des fruits, et le premier d'entre eux est la ʿilla qāṣira.

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Dāfiʿa, rāfiʿa, ou les deux

Typologie fonctionnelle
Le waṣf érigé en ʿilla peut empêcher la naissance du ḥukm (ʿidda), le supprimer (ṭalāq), ou faire les deux (raḍāʿ).
Typologie 3 cas

Les trois fonctions possibles

  • (1) Dāfiʿa seulement — la ʿidda : la période de viduité empêche la licéité d'un nouveau nikāḥ si elle existe au départ, mais ne le supprime pas si elle survient en cours : la femme dont le mariage subsiste et qui doit une ʿidda (coït par erreur, waṭʾ bi-shubha) reste épouse.
  • (2) Rāfiʿa seulement — le ṭalāq : le divorce supprime la licéité de la jouissance conjugale, mais ne l'empêche pas pour l'avenir : rien n'interdit un nouveau mariage entre les deux ex-époux.
  • (3) Dāfiʿa et rāfiʿa — le raḍāʿ : l'allaitement empêche le mariage à sa naissance et le rompt s'il survient en cours, car les empêchements du nikāḥ liés à la parenté sont perpétuels (taʾabbud) — et le principe de base en matière de chasteté est l'interdit.
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Ce que la définition change en fiqh

Les fruits du débat
Qāṣira, taʿlīl des aḥkām d'Allah, statut du taʿabbudī : trois chantiers ouverts par le choix du muʿarrif.
Conséquences Furūʿ

Trois retombées concrètes

  • La qāṣira devient défendable : puisque la ʿilla-muʿarrif a une fonction dans l'aṣl même (faire connaître la munāsaba, renforcer le naṣṣ), une ʿilla non transitive n'est pas inutile — voir carte 9.
  • Le taʿlīl reste possible sans théologie des buts : on peut motiver les aḥkām par des maṣāliḥ sans affirmer qu'Allah serait déterminé par des fins : la ḥikma est dans la Loi, pas « derrière » le Législateur comme une contrainte.
  • Le taʿabbudī trouve sa place : si la ʿilla est un signe et non une efficience, un ḥukm dont on ne perçoit pas la ḥikma n'est pas un ḥukm « sans cause » — c'est un ḥukm dont la cause ne nous a pas été signalée (carte 6, condition de la ḥikma).
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À retenir

5 principes essentiels
Le socle de la Famille B — à fixer avant d'aborder les conditions de la ʿilla.
  • La ʿilla est le quatrième rukn du qiyās ; l'avis admettant un qiyās sur simple ressemblance (Ibn al-Samʿānī le rapporte) est bāṭil
  • Quatre définitions : muʿarrif (ahl al-ḥaqq), muʾaththir bi-dhātih (Muʿtazila), muʾaththir par institution divine (Ghazālī), bāʿith (Āmidī, Ibn al-Ḥājib)
  • Pour les Shāfiʿites, le ḥukm de l'aṣl est établi par la ʿilla, non par le naṣṣ — contre les Ḥanafites
  • Ce désaccord n'est pas verbal : la validité de la ʿilla qāṣira en dépend (carte 9)
  • La ʿilla peut être dāfiʿa (ʿidda), rāfiʿa (ṭalāq) ou les deux (raḍāʿ)
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question simple pour vérifier la maîtrise de la masʾala.

Question

« Al-Āmidī, Ibn al-Ḥājib et al-Hindī soutiennent que le désaccord sur la définition de la ʿilla (muʿarrif / bāʿith) est purement verbal. Subkī le nie. En vous appuyant sur le sort de la ʿilla qāṣira chez les Shāfiʿites et chez les Ḥanafites, montrez que le choix d'une définition entraîne une conséquence pratique réelle. »

🧠 Grille mnémotechnique

1
AHL AL-ḤAQQ
muʿarrif
signe, non efficience
2
MUʿTAZILA
muʾaththir bi-dhātih
taḥsīn ʿaqlī
3
GHAZĀLĪ / ĀMIDĪ
bi-idhn / bāʿith
critique du Muqtariḥ
4
ENJEU
thābit bihā lā bi-l-naṣṣ
→ sort de la qāṣira