بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Qiyās N°13

الشَّبَهُ وَالدَّوَرَانُ وَالطَّرْدُ

Trois masālik de force décroissante · La ressemblance, la corrélation, la concomitance nue · « Le qiyās du sens est appropriation, le shabah approximation, le ṭard arbitraire »

Après la munāsaba, voie royale, viennent trois masālik que la tradition classe par force décroissante. Le shabah (6ᵉ) occupe « un rang entre le munāsib et le ṭard » : un waṣf non approprié par lui-même, mais que le Législateur a considéré ailleurs — paradigme : l'esclave tué, que l'on rattache aux biens (valeur, fût-elle supérieure à la diya) ou aux personnes libres ; son sommet est le qiyās ghalabat al-ashbāh, sur lequel al-Shāfiʿī s'est appuyé. Le dawarān (7ᵉ) : le ḥukm existe quand le waṣf existe et disparaît quand il disparaît — le jus de raisin, licite, devient interdit quand l'enivrement apparaît, puis redevient licite vinaigre ; vaut-il preuve ? Rien du tout pour les uns, certitude pour quelques Muʿtazilites, simple ẓann pour le plus grand nombre — et c'est le choix de Subkī. Le ṭard (8ᵉ) enfin : la concomitance nue, sans la moindre appropriation — « qui le pratique par ignorance est un ignorant ; qui, rompu à la sharīʿa, se l'autorise, se moque de la sharīʿa ». Al-Zarkashī déroule les images d'al-Ḥalīmī : la brise fraîche, la fumée, la poussière.

السَّادِسُ : الشَّبَهُ، مَنْزِلَةٌ بَيْنَ الْمُنَاسِبِ وَالطَّرْدِ، وَقَالَ الْقَاضِي : هُوَ الْمُنَاسِبُ بِالتَّبَعِ. السَّابِعُ : الدَّوَرَانُ، وَهُوَ أَنْ يُوجَدَ الْحُكْمُ عِنْدَ وُجُودِ وَصْفٍ وَيَنْعَدِمَ عِنْدَ عَدَمِهِ، قِيلَ : لَا يُفِيدُ، وَقِيلَ : قَطْعِيٌّ، وَالْمُخْتَارُ وِفَاقًا لِلْأَكْثَرِ : ظَنِّيٌّ. الثَّامِنُ : الطَّرْدُ، وَهُوَ مُقَارَنَةُ الْحُكْمِ لِلْوَصْفِ، وَالْأَكْثَرُ عَلَى رَدِّهِ، قَالَ عُلَمَاؤُنَا : قِيَاسُ الْمَعْنَى مُنَاسِبٌ، وَالشَّبَهُ تَقْرِيبٌ، وَالطَّرْدُ تَحَكُّمٌ.

« La sixième [voie] : le shabah — un rang entre le munāsib et le ṭard ; le Qāḍī a dit : c'est le munāsib par voie de conséquence. La septième : le dawarān — que le ḥukm existe lorsqu'un waṣf existe et s'évanouisse lorsqu'il fait défaut ; on a dit : il n'établit rien ; on a dit : [il établit] la certitude ; et l'avis choisi, conformément au plus grand nombre : la probabilité. La huitième : le ṭard — la simple concomitance du ḥukm et du waṣf ; le plus grand nombre le rejette. Nos savants ont dit : le qiyās du sens est appropriation, le shabah approximation, et le ṭard arbitraire. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Qiyās (al-shabah, al-dawarān, al-ṭard) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 322-324

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Trois masālik, une échelle qui descend

Ces trois voies forment une gradation : le shabah ressemble au munāsib en ce que le Législateur s'y est intéressé quelque part, et au ṭardī en ce qu'il n'est pas approprié par lui-même ; le dawarān n'offre même plus cette attestation latérale, seulement la corrélation des présences et des absences ; le ṭard n'a plus que la coexistence brute. Imām al-Ḥaramayn avouait du shabah « qu'aucune formule stable ne s'en laisse fixer dans l'art des définitions » ; al-Bāqillānī proposa la plus reprise : le munāsib bi-l-tabaʿ — la ṭahāra n'appelle pas par elle-même l'exigence de la niyya, mais elle l'appelle en tant qu'ʿibāda. La formule de synthèse, qu'Ibn al-Samʿānī consigne dans les Qawāṭiʿ et que Subkī élève au rang de devise (« qālā ʿulamāʾunā »), tient l'échelle entière en trois mots : taḥqīq (ou munāsib), taqrīb, taḥakkum — appropriation démontrée, approximation, arbitraire.

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Vocabulaire essentiel

الشَّبَهُ al-shabah
Waṣf non approprié par lui-même mais considéré par le Législateur en certains aḥkām — intermédiaire entre munāsib et ṭardī.
غَلَبَةُ الْأَشْبَاهِ ghalabat al-ashbāh
« La prépondérance des ressemblances » : le farʿ tiré entre deux aṣls est rattaché à celui auquel il ressemble dans le plus d'aḥkām.
الشَّبَهُ الصُّورِيُّ al-shabah al-ṣūrī
La ressemblance de pure forme — les chevaux rattachés aux mulets et ânes pour exempter de zakāt : le plus bas degré du shabah.
الدَّوَرَانُ al-dawarān
La co-variation : le ḥukm présent à la présence du waṣf (ṭard), absent à son absence (ʿaks) — dit aussi al-ṭard wa-l-ʿaks.
الطَّرْدُ al-ṭard
La concomitance nue du ḥukm et d'un waṣf sans aucune appropriation — rejetée par le plus grand nombre comme taḥakkum.
تَحَكُّمٌ taḥakkum
Décision arbitraire, sans appui démonstratif : le verdict que la tradition réserve au ṭard pur.
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Le shabah — un rang entre munāsib et ṭard

Sixième maslak
Ni approprié par lui-même ni invalidé : considéré quelque part. Définition de Bāqillānī : le munāsib par voie de conséquence — la ṭahāra et la niyya.
Maslak 6 Shabah

Pourquoi « entre deux rangs »

  • Il ressemble au munāsib en ce que le Législateur s'est tourné vers lui (iltifāt) — il est considéré dans certains aḥkām
  • Il ressemble au ṭardī en ce qu'il n'est pas approprié par lui-même ; mais il s'en distingue : l'existence du ṭardī « vaut son néant », tandis que le shabah pèse quelque part
  • Définition d'al-Bāqillānī : « le munāsib bi-l-tabaʿ » — par implication : la ṭahāra, en tant que telle, n'appelle pas l'exigence de la niyya ; mais elle l'appelle en tant qu'ʿibāda, et l'ʿibāda, elle, est appropriée à l'exigence de l'intention
  • Aveu de Juwaynī : aucune définition stable ne s'en laisse fixer — d'où la formule de certains dialecticiens : les waṣfs sont trois — munāsaba connue (rien à dire), écart à la munāsaba connu (ṭardī), écart non connu (shabah)
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L'esclave tué — le qiyās ghalabat al-ashbāh

Le sommet du shabah
Le farʿ tiré entre deux aṣls suit celui auquel il ressemble le plus : l'esclave tué est indemnisé comme un bien, à sa valeur — fût-elle supérieure à la diya.
Exemple-clé ʿAbd / ḥurr

La hiérarchie interne du shabah

  • Au sommet — ghalabat al-ashbāh dans le ḥukm et la ṣifa : le farʿ « tiraillé » entre deux aṣls est rattaché à celui dont il partage le plus d'aḥkām. Cas d'école : l'esclave tué — homme par sa forme, bien par son statut. Al-Shāfiʿī s'y est appuyé pour imposer la valeur, quelle qu'elle soit (al-qīma bāligha mā balaghat) : l'esclave ressemble aux biens dans la plupart de ses statuts (il se vend, se lègue, se gage, se garantit) et aux libres en peu — la ressemblance majoritaire l'emporte, contre les Ḥanafites qui plafonnent à la diya du libre
  • Puis : les ressemblances de ḥukm priment celles de ṣifa pour certains ; d'autres les égalisent
  • Au plus bas — le shabah ṣūrī : la ressemblance de forme — notre rattachement des chevaux aux mulets et aux ânes pour l'exemption de zakāt ; et le leur, en sens inverse, pour l'interdiction de la viande. Ibn Burhān précise qu'al-Shāfiʿī ne professait pas le shabah purement formel
  • Critère d'al-Rāzī (al-Maḥṣūl) : ce qui compte est la ressemblance en ce que l'on conjecture être la ʿilla du ḥukm ou son corollaire — qu'elle siège dans la forme ou dans le ḥukm : on suit ce qu'exige le ẓann
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Le dawarān — la corrélation existence/absence

Septième maslak
Le jus de raisin : licite, puis enivrant donc interdit, puis vinaigre donc licite. Trois positions : rien, certitude, ẓann — le choix de Subkī.
Maslak 7 Dawarān

Le mécanisme et le débat

L'exemple canonique : dans le ʿaṣīr (jus de raisin), quand l'iskār apparaît, l'interdiction apparaît ; quand il disparaît — le vin devenu vinaigre — l'interdiction disparaît. La ḥurma « tourne » avec l'enivrement : preuve de causalité ?

  • (1) N'établit rien — ni ẓann ni qaṭʿ : car le waṣf « tournant » peut n'être que le compagnon constant de la ʿilla, non la ʿilla même (comme le mouvement du doigt et celui de l'anneau : parfaite co-variation, nulle causalité) — position d'al-Bāqillānī, d'Abū al-Ṭayyib al-Ṭabarī, choisie par Ibn al-Samʿānī, al-Ghazālī, al-Āmidī et Ibn al-Ḥājib ; sauf si un dalīl externe atteste la considération du waṣf
  • (2) Établit la certitude — rapporté de certains Muʿtazilites
  • (3) Établit le ẓann — le plus grand nombre, dont al-Rāzī, et le choix de Subkī : l'objection « le ṭard seul ne suffit pas, et le ʿaks n'est pas requis » reçoit cette réponse — « l'ensemble est autre chose que ses deux parts » : c'est la conjonction des deux co-variations qui engendre le ẓann
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Le duel des waṣfs « tournants » — règles de joute

Compléments du dawarān
Le mustadill n'a pas à nier le « meilleur » waṣf ; si l'opposant en exhibe un autre, tarjīḥ par la taʿdiya — et le sort dépend du taʿlīl bi-ʿillatayn.
Munāẓara Tarjīḥ

Trois règles

  • Pas de charge du « meilleur » : le mustadill n'a pas à démontrer l'inexistence d'un waṣf plus apte que le sien — ce serait nier le muʿāriḍ, charge qui ne lui incombe pas ; c'est à qui prétend un autre waṣf de l'exhiber. Seul al-Bāqillānī s'imposait, rapporte al-Ghazālī (Shifāʾ al-ghalīl), d'épuiser d'avance par sabr tout ce à quoi l'adversaire pourrait se raccrocher — exigence que l'on dit déplacée pour le munāẓir, sensée pour le mujtahid, à qui incombe la complétude du naẓar avant la fatwā
  • Waṣf concurrent égal : s'il « tourne » lui aussi, équivalence — le mustadill l'emporte si son dawarān est transitif (muwāfiq li-taʿdiyat al-ḥukm) et celui de l'adversaire confiné (qāṣir)
  • Waṣf concurrent transitif : s'il s'étend au farʿ disputé, tout dépend du taʿlīl bi-ʿillatayn — qui l'interdit y voit un vice ; qui l'admet, non : deux muʿarrifs peuvent converger sur un même ḥukm ; s'il s'étend à un autre farʿ, équivalence et tarjīḥ externe ; et si le waṣf de l'opposant est munāsib quand le premier ne l'est pas, il prime absolument
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Le verdict sur le ṭard : « qui le pratique par ignorance est un ignorant ; qui se l'autorise en connaissant la sharīʿa s'en moque » — et les trois feux d'al-Ḥalīmī.
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf

قَالَ الْقَاضِي وَالْأُسْتَاذُ : مَنْ طَرَدَ عَنْ غِرَّةٍ فَجَاهِلٌ، وَمَنْ مَارَسَ الشَّرِيعَةَ وَاسْتَجَازَهُ فَهَازِئٌ بِالشَّرِيعَةِ.

Traduction : « Le Qāḍī [al-Bāqillānī] et l'Ustādh [Abū Isḥāq al-Isfarāyīnī] ont dit : qui pratique le ṭard par étourderie est un ignorant ; et qui, ayant fréquenté la sharīʿa, se l'autorise — celui-là se moque de la sharīʿa. »

Les trois feux d'al-Ḥalīmī

Pour situer le ṭard, al-Ḥalīmī compare trois inférences au feu caché :

  • Le fāsid al-waḍʿ : sentir une brise fraîche et dire « derrière, un incendie » — l'indice contredit la conclusion
  • Le mukhīl (munāsib) : voir une fumée et dire « derrière, un incendie » — l'indice approprié engendre le ẓann
  • Le ṭard : voir une poussière et dire « derrière, un incendie » — coexistence possible, lien nul : taḥakkum

Et les exemples fameux du ṭard juridique, cités pour en rire : refuser que le vinaigre ôte l'impureté car c'est « un liquide sur lequel on ne bâtit pas de pont, comme l'huile » ; nier que le toucher du membre rompe le wuḍūʾ car il est « long et fendu, semblable au clairon » (būq) ; prouver la pureté du chien car c'est « un animal familier à pelage, comme le mouton » (kharūf).

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La devise — taḥqīq, taqrīb, taḥakkum

La synthèse d'Ibn al-Samʿānī
Le qiyās al-maʿnā établit la cause et l'exige ; le shabah rapproche le farʿ d'un aṣl sans exposer le sens ; le ṭard décrète sans droit.
Synthèse Qawāṭiʿ

L'échelle complète des qiyās

Ibn al-Samʿānī (al-Qawāṭiʿ), repris par le matn (« qāla ʿulamāʾunā ») :

  • Qiyās al-maʿnā — taḥqīq / munāsib : « ce qui est approprié au ḥukm, l'appelle et influe sur lui » — la voie pleine, où le sens est exposé et démontré
  • Qiyās al-shabah — taqrīb : « un farʿ que deux aṣls se disputent, rattaché à l'un par une espèce de ressemblance rapprochante — sans exposition du sens » : on rapproche, on ne démontre pas
  • Ṭard — taḥakkum : l'inverse exact du qiyās al-maʿnā : nulle appropriation, nul appel, nulle influence — un décret sans titre
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À retenir

6 principes essentiels
Trois masālik, une échelle descendante — à fixer avant le tanqīḥ al-manāṭ.
  • Le shabah occupe un rang entre munāsib et ṭard : non approprié par lui-même, mais considéré quelque part — définition de Bāqillānī : « le munāsib bi-l-tabaʿ » (ṭahāra → ʿibāda → niyya)
  • On n'y recourt que si le qiyās al-ʿilla est impossible (unanime) ; alors ḥujja pour al-Shāfiʿī, rejeté par al-Ṣayrafī et al-Shīrāzī
  • Son sommet : ghalabat al-ashbāh — l'esclave tué, rattaché aux biens (valeur intégrale) parce qu'il leur ressemble dans la plupart des aḥkām ; son plancher : le shabah ṣūrī (chevaux/mulets), qu'al-Shāfiʿī n'admettait pas
  • Le dawarān (jus de raisin → khamr → vinaigre) : rien pour Ghazālī-Āmidī-Ibn al-Ḥājib (le tournant peut n'être qu'un compagnon — le doigt et l'anneau), qaṭʿ pour quelques Muʿtazilites, ẓann pour la majorité et Subkī
  • Le ṭard est rejeté par le plus grand nombre : « qui le pratique par ignorance est un ignorant ; qui se l'autorise sciemment se moque de la sharīʿa » — exceptions discutées (hors cas disputé : Rāzī ; munāẓir seul : Karkhī)
  • La devise : qiyās al-maʿnā = appropriation ; shabah = approximation ; ṭard = arbitraire (taḥqīq, taqrīb, taḥakkum)
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question simple pour vérifier la maîtrise de l'échelle.

Question

« Le dawarān du jus de raisin (iskār présent → ḥarām ; iskār disparu → ḥalāl) semble une corrélation parfaite. Pourquoi al-Ghazālī, al-Āmidī et Ibn al-Ḥājib refusent-ils pourtant d'y voir une preuve de causalité, et par quel argument la majorité — suivie par Subkī — leur répond-elle pour sauver au moins le ẓann ? »

🧠 Grille mnémotechnique

6
SHABAH
munāsib bi-l-tabaʿ
l'esclave tué → qīma
7
DAWARĀN
wujūd ↔ ʿadam
ʿaṣīr → khamr → khall : ẓannī
8
ṬARD
concomitance nue
le būq, le kharūf : rejeté
DEVISE
3 mots
taḥqīq · taqrīb · taḥakkum