بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Qiyās N°18

الْفَرْقُ وَالْمُعَارَضَةُ

Briser le pont entre aṣl et farʿ · « La chose la plus juriste qui court dans le naẓar » · L'opposition par une autre ʿilla — dans l'aṣl ou dans le farʿ

Le farq est, pour al-Shīrāzī, « la chose la plus juriste qui court dans le naẓar : par lui se connaît le fiqh de la question ». Le muʿtariḍ ne nie rien — il montre que l'aṣl possède un maʿnā propre que le farʿ n'a pas (ou inversement) : le pont du jamʿ s'effondre. Subkī le ramène à la muʿāraḍa : opposition d'une autre ʿilla dans l'aṣl (le ḥukm y a une autre cause) ou dans le farʿ (un māniʿ ou une cause inverse s'y trouve) — beaucoup d'anciens exigeaient les deux à la fois. Est-il qādiḥ ? Un suʾāl ou deux ? Imām al-Ḥaramayn donne la clé : son but propre n'est pas d'opposer mais de contredire le jamʿ. La carte couvre aussi l'amont et l'aval du farq : en amont, les quatre qadḥ de la munāsaba (l'opposition d'une mafsada, l'inaptitude de l'ifḍāʾ — avec le célèbre débat sur l'interdiction perpétuelle par muṣāhara —, le défaut d'inḍibāṭ, le défaut de ẓuhūr), tous résolus « par le bayān » ; en aval, la divergence des ḍābiṭ entre aṣl et farʿ (les faux témoins condamnés à mort valent-ils le contraignant ?) et la question des aṣl multiples : suffit-il au muʿtariḍ de séparer le farʿ d'un seul d'entre eux ?

وَمِنْهَا الْفَرْقُ، وَهُوَ رَاجِعٌ إِلَى الْمُعَارَضَةِ فِي الْأَصْلِ أَوِ الْفَرْعِ، وَقِيلَ : إِلَيْهِمَا مَعًا، وَالصَّحِيحُ أَنَّهُ قَادِحٌ وَإِنْ قِيلَ إِنَّهُ سُؤَالَانِ … وَمِنْهَا الْقَدْحُ فِي الْمُنَاسَبَةِ، وَفِي صَلَاحِيَةِ إِفْضَاءِ الْحُكْمِ إِلَى الْمَقْصُودِ، وَفِي الِانْضِبَاطِ، وَفِي الظُّهُورِ، وَجَوَابُهَا بِالْبَيَانِ.

« Parmi [les qawādiḥ] : le farq — il revient à la muʿāraḍa dans l'aṣl ou dans le farʿ ; on a dit : aux deux ensemble. L'avis correct est qu'il est qādiḥ, même si l'on a dit qu'il constitue deux questions… Et parmi elles : l'attaque contre la munāsaba, contre l'aptitude du ḥukm à conduire au but visé, contre la délimitation [du waṣf] et contre sa manifestation — leur réponse à toutes : l'exposition (bayān). »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Qiyās (al-farq wa-l-muʿāraḍa) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 336-338 et 341-342

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Le farq, ou l'art de couper le pont

Exemple directeur (Zarkashī) : le Ḥanafite, sur le tabyīt de l'intention — « jeûne déterminé, donc il s'acquitte par une intention formée avant le zénith, comme le surérogatoire ». Le farq : « le maʿnā de ton aṣl n'est pas le tien : le nafl est bâti sur la facilité, d'où la tolérance de l'intention tardive — rien de tel dans le farḍ ». L'aṣl avait sa raison propre ; le pont est coupé. Subkī, en ramenant le farq à la muʿāraḍa, s'épargne d'en définir le régime : il suit celui de la muʿāraḍa — dans l'aṣl (autre ʿilla du ḥukm) ou dans le farʿ (māniʿ ou cause contraire). Beaucoup d'anciens exigeaient la double opposition : qui ne sépare que d'un côté n'a pas « fait le farq ». Mais Imām al-Ḥaramayn voit plus profond : le farq contient une muʿāraḍa sans s'y réduire — « son secret et sa pointe propre, c'est de contredire le principe même du jamʿ ». D'où l'enjeu du débat « un suʾāl ou deux » (Ibn Surayj : deux — opposition à la ʿilla de l'aṣl, puis à celle du farʿ) : si c'est un suʾāl au but unique (couper le jamʿ), il est reçu absolument ; si c'est deux, on a cumulé des questions de rangs différents — et certains le rejettent pour cela.

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Vocabulaire essentiel

فَرْق farq
Exhiber une différence pertinente entre aṣl et farʿ qui ruine le jamʿ — le rattachement de l'un à l'autre.
مُعَارَضَة muʿāraḍa
Opposition : dresser contre la ʿilla du mustadill une autre ʿilla — dans l'aṣl (autre cause du ḥukm) ou dans le farʿ (cause du ḥukm contraire).
جَمْع jamʿ
La mise en commun d'aṣl et farʿ sous le jāmiʿ — précisément ce que le farq vise à briser.
إِفْضَاء ifḍāʾ
L'« aboutissement » : l'aptitude du ḥukm à conduire effectivement à la maṣlaḥa visée — deuxième cible des qadḥ de la munāsaba.
اِنْضِبَاط inḍibāṭ
Délimitation : un waṣf trop fluctuant (la mashaqqa, le zajr) ne peut servir de ʿilla — sauf à l'arrimer à un repère fixe.
ضَابِط ḍābiṭ
L'enveloppe concrète de la ḥikma (l'ikrāh, la shahāda). Sa divergence entre aṣl et farʿ fait douter du jāmiʿ.
1

Les quatre qadḥ de la munāsaba

Pertinence, aboutissement, délimitation, manifestation
Quatre attaques groupées par Subkī parce que propres à la munāsaba — et soldées par une même réponse : le bayān.
Munāsaba Bayān

Les quatre attaques et leurs réponses

  • (1) Contre la munāsaba elle-même : exhiber une mafsada prépondérante ou égale — c'est l'« inkhirām de la munāsaba par la muʿāraḍa » déjà vu aux masālik ; Subkī la répète ici pour compléter le tableau des qawādiḥ. Réponse : montrer, en détail ou en bloc, que la maṣlaḥa l'emporte.
  • (2) Contre l'aptitude de l'ifḍāʾ : l'exemple-école — l'interdiction perpétuelle par muṣāhara, justifiée par le besoin de lever le ḥijāb entre proches sans risque de turpitude : la perpétuité ferme la porte de la convoitise. Le muʿtariḍ : au contraire, fermer la porte du nikāḥ attise la turpitude — « l'âme penche vers ce qui lui est refusé ». Réponse : la perpétuité, à la longue, rend l'inclination comme impossible par nature — le maḥall cesse d'être désiré, telles les mères.
  • (3) Contre l'inḍibāṭ : le waṣf fluctue — la plaie pour rompre le jeûne, la mashaqqa pour le raccourcissement, le zajr pour le taʿzīr : variables selon personnes, états et temps. Réponse : montrer qu'il est délimité par lui-même (la mashaqqa « se règle par l'usage ») ou par son assise (la mashaqqa arrimée au safar, le zajr au ḥadd).
  • (4) Contre le ẓuhūr : le waṣf est caché — le riḍā dans les contrats, le qaṣd dans l'homicide : « le caché ne fait pas connaître le caché ». Réponse : l'arrimer à un signe manifeste — les formules (ṣiyagh) pour le riḍā, l'emploi de l'arme tranchante ou contondante pour le qaṣd.
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Le farq — définition par réduction

Muʿāraḍa dans l'aṣl ou dans le farʿ
Subkī définit le farq par son régime : c'est une muʿāraḍa localisée — et il s'épargne ainsi définition et jawāb séparés.
Farq Réduction

La mécanique

  • Muʿāraḍa fī al-aṣl : le muʿtariḍ exhibe dans l'aṣl une autre ʿilla du ḥukm — « le maʿnā de ton aṣl n'est pas ce que tu dis » (le nafl toléré par facilité, non parce que « jeûne déterminé »). Le jamʿ perd son appui : rien ne garantit plus que la ʿilla alléguée soit celle qui travaille.
  • Muʿāraḍa fī al-farʿ : le muʿtariḍ exhibe dans le farʿ un waṣf qui appelle le ḥukm contraire ou qui fait māniʿ — le farʿ a sa différence propre.
  • L'avis des anciens : pour beaucoup de mutaqaddimūn, le farq exige les deux ensemble — qui se borne à un côté n'a pas fait de farq.
  • L'économie de Subkī : en ramenant le farq à la muʿāraḍa, son régime — recevabilité, réponse du mustadill — suit celui de la muʿāraḍa, déjà fixé : nul besoin de le redéfinir.
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Imām al-Ḥaramayn : le farq contient une muʿāraḍa, mais sa pointe propre est de contredire le jamʿ — et al-Shīrāzī en fait l'école du fiqh.
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf — le secret du farq

وَذَكَرَ إِمَامُ الْحَرَمَيْنِ أَنَّهُ وَإِنِ اشْتَمَلَ عَلَى مُعَارَضَةٍ لَكِنْ لَيْسَ الْمَقْصُودُ مِنْهُ الْمُعَارَضَةَ، وَإِنَّمَا الْغَرَضُ مِنْهُ الْمُنَاقَضَةُ لِلْجَمْعِ، فَالْكَلَامُ فِي الْفَرْقِ وَرَاءَ الْمُعَارَضَةِ، وَخَاصِّيَّتُهُ وَسِرُّهُ مُنَاقَضَةُ أَصْلِ الْجَمْعِ.

Traduction : « Imām al-Ḥaramayn mentionne que [le farq], bien qu'il comporte une muʿāraḍa, n'a pas pour visée l'opposition : son but est la contradiction du jamʿ. Le propos du farq est donc au-delà de la muʿāraḍa — sa propriété et son secret, c'est de contredire le principe même de la mise en commun. »

Trois apports du commentaire

  • L'éloge d'al-Shīrāzī (al-Mulakhkhaṣ) : le farq est « la chose la plus juriste qui court dans le naẓar : par lui se connaît le fiqh de la question » — et Imām al-Ḥaramayn ajoute que les jamāhīr des fuqahāʾ le reçoivent : la ʿilla du khaṣm a pour condition d'être indemne d'opposant.
  • Le départage de Zarkashī (« al-ḥaqq ») : si le farq est une muʿāraḍa dans le farʿ, il est qādiḥ absolument ; s'il opère dans l'aṣl, tout dépend du taʿlīl bi-ʿillatayn — qui interdit deux ʿilal y voit une objection tranchante (sinon la ʿilla se dédoublerait), qui les admet n'y voit nul vice : rien n'empêche un autre maʿnā de coexister, le qadr mushtarak et la spécification propre se conjuguant.
  • Le bilan d'Imām al-Ḥaramayn sur les jadaliyyūn : trois écoles — le rejet pur (cohérent seulement si l'on rejette la muʿāraḍa des deux côtés, « position effondrée ») ; Ibn Surayj et al-Ustādh Abū Isḥāq : le farq n'est pas un suʾāl autonome, mais un composé d'oppositions ; et « notre choix, agréé de quiconque se réclame du taḥqīq » : le farq est valide et reçu — car son but n'est pas d'opposer mais de défaire le jamʿ. Zarkashī conclut : celui qui dit « deux suʾāl » ne le reçoit qu'en tant que muʿāraḍa, et la formule du matn « s'en trouve égratignée » (yankhadishu).
3

Un suʾāl ou deux ? — et la recevabilité

Ibn Surayj contre l'unité du but
Deux oppositions enchaînées ou une seule visée — la qualification décide de la recevabilité du farq.
Débat Ibn Surayj

Les deux lectures

  • Ibn Surayj — deux suʾāl : le farq enchaîne l'opposition à la ʿilla de l'aṣl, puis l'opposition par une ʿilla déduite du côté du farʿ : deux questions de rangs différents. Conséquence pour certains : irrecevable en bloc — qu'on présente chaque question à part ; le manʿ et la muʿāraḍa ne se mélangent pas.
  • Un suʾāl — l'unité du but : le maqṣūd est unique : couper le jamʿ. Alors recevable « qaṭʿan ».
  • La voie du « ṣaḥīḥ » : même à deux composantes, le cumul est permis — « il serre mieux l'objet et rassemble les rameaux du discours » (aḍbaṭ li-l-gharaḍ).
4

Les aṣl multiples — séparer d'un seul suffit-il ?

Taʿaddud al-uṣūl
Multiplier les aṣl renforce le ẓann mais disperse le débat : peut-on l'interdire ? Et le farq porté sur un seul aṣl atteint-il le mustadill ?
Uṣūl multiples Hindī

Deux questions liées

  • Multiplier les aṣl est-il permis ? Certains l'interdisent au mustadill — pour l'intishār : la dispersion du débat — quand bien même on admettrait deux ʿilal. D'autres le permettent : « multiplier les preuves fortifie le ẓann ». Lié : le Fāriq doit-il aussi écarter son waṣf différenciel du farʿ ? Trois avis — oui (son but est de désolidariser deux figures), non, et le tafṣīl du Muqtaraḥ jugé « au plus près du juste » : oui s'il a énoncé expressément la séparation aṣl/farʿ, non s'il visait la simple muʿāraḍa.
  • Si les aṣl sont plusieurs, le farq sur un seul suffit-il ? Trois positions chez « les autorisateurs » : oui — et c'est l'aṣaḥḥ selon al-Hindī : le mustadill visait le rattachement à tous ses aṣl (sinon pourquoi les multiplier ?), et ce but est manqué dès qu'un seul tombe ; non — qu'il sépare le farʿ de chacun ; tafṣīl — si le but était le rattachement au faisceau. Al-Hindī affine encore : si le mustadill cherchait le surcroît de ẓann, le farq isolé entame son but ; s'il ne cherchait que l'établissement du muṭlab — ou un rattachement valide ne fût-ce que par un seul qiyās sain —, le farq isolé ne le touche pas.
  • Et la riposte du mustadill ? S'il répond au farq sur un seul de ses aṣl et délaisse les autres : deux qawl sur la suffisance de cette réponse.
5

La divergence des ḍābiṭ entre aṣl et farʿ

Les faux témoins et le contraignant
Quand l'enveloppe de la ḥikma diffère ici et là, peut-on encore se fier au jāmiʿ ? Réponse : le tronc commun, ou l'égal aboutissement.
Ḍābiṭ Jāmiʿ

L'objection et ses réponses

L'exemple : « les témoins du faux dans un procès capital : ils ont causé volontairement la mort, donc qiṣāṣ — comme celui qui contraint (mukrih) ». Le muʿtariḍ : le ḍābiṭ du farʿ est la shahāda, celui de l'aṣl l'ikrāh — l'égalité des deux enveloppes dans la garde de la ḥikma n'est pas acquise, le rattachement chancelle. Au fond, dit Zarkashī, cela revient à nier la présence de la ʿilla de l'aṣl dans le farʿ — « défaut de confiance dans le jāmiʿ ».

  • Réponse 1 — le qadr mushtarak : montrer que le jāmiʿ est le tronc commun des deux ḍābiṭ — ici le tasabbub (la causation) délimité par l'usage.
  • Réponse 2 — l'égal aboutissement : montrer que le ḍābiṭ du farʿ conduit à la maṣlaḥa autant que celui de l'aṣl — ou mieux, a fortiori.
  • Ce qui ne suffit pas : dire que « la disparité est sans portée » (ilghāʾ al-tafāwut) — car effacer le tafāwut d'une enveloppe n'efface pas tout tafāwut.
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À retenir

5 principes essentiels
Couper le jamʿ : l'objection la plus « juriste » des qawādiḥ.
  • Quatre qadḥ propres à la munāsaba — pertinence, ifḍāʾ (la muṣāhara), inḍibāṭ, ẓuhūr — une seule réponse : le bayān
  • Le farq = muʿāraḍa dans l'aṣl (autre ʿilla du ḥukm) ou dans le farʿ (māniʿ ou cause inverse) ; les anciens exigeaient les deux
  • Qādiḥ selon le ṣaḥīḥ ; clé de Zarkashī : dans le farʿ, qādiḥ absolument — dans l'aṣl, cela dépend du taʿlīl bi-ʿillatayn
  • Imām al-Ḥaramayn : le secret du farq n'est pas la muʿāraḍa mais la munāqaḍat al-jamʿ — d'où sa recevabilité même si on le dit « deux suʾāl »
  • Aṣl multiples : le farq sur un seul aṣl suffit selon l'aṣaḥḥ (al-Hindī) — sauf si le mustadill ne visait que l'établissement simple du muṭlab
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question sur la double localisation du farq.

Question

« Pourquoi Zarkashī juge-t-il le farq qādiḥ "absolument" lorsqu'il opère dans le farʿ, mais suspendu au débat sur le taʿlīl bi-ʿillatayn lorsqu'il opère dans l'aṣl ? Illustrez avec l'exemple du tabyīt (le nafl "bâti sur la facilité"). »

🧠 Grille mnémotechnique

1
4 QADḤ
munāsaba
jawāb unique : bayān
2
FARQ
= muʿāraḍa
fī al-aṣl / fī al-farʿ
3
SECRET
(Juwaynī)
munāqaḍat al-jamʿ
4
UṢŪL multiples
+ ḍābiṭ
1 farq suffit · qadr mushtarak