بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Qiyās N°23

الْقِيَاسُ فَرْضُ كِفَايَةٍ

Clôture du Kitāb al-Qiyās · Farḍ kifāya — farḍ ʿayn — mandūb · Les preuves de l'iʿtibār et de l'istinbāṭ · Passage vers le Kitāb al-Istidlāl

Dernière phrase du Kitāb al-Qiyās sur le statut de l'opération : « Puis il est farḍ kifāya, qui devient individuellement obligatoire pour le mujtahid qui en a besoin. » Une ligne du matn — trois régimes dans le sharḥ. Le qiyās est farḍ kifāya tant que les mujtahidūn sont plusieurs : si certains s'en acquittent, les autres en sont déchargés ; il devient farḍ ʿayn pour celui sur qui l'ijtihād se détermine, quand le temps presse et qu'aucun autre ne peut répondre ; il est mandūb pour les cas qui peuvent advenir mais ne sont pas encore advenus — anticiper le droit est méritoire, non obligatoire. Zarkashī appuie le tout sur deux versets — « Tirez-en leçon, ô vous doués de regards ! » et le verset de l'istinbāṭ — et sur la parole de Muʿādh : « j'exerce mon avis par ijtihād », ḥadīth dont la chaîne fut discutée mais que « les savants ont accueilli par l'acceptation ». Sur quoi le Kitāb al-Qiyās se referme — et s'ouvre, page 346, le Kitāb al-Istidlāl : car les preuves ne se réduisent pas au Livre, à la Sunna, à l'ijmāʿ et au qiyās.

ثُمَّ هُوَ فَرْضُ كِفَايَةٍ يَتَعَيَّنُ عَلَى مُجْتَهِدٍ احْتَاجَ إِلَيْهِ.

« Puis il [le qiyās] est une obligation collective (farḍ kifāya), qui devient individuellement obligatoire (yataʿayyan) pour le mujtahid qui en a besoin. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Qiyās (ḥukm al-ʿamal bi-l-qiyās, clôture du livre) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 345-346

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Pourquoi finir par le farḍ kifāya ?

Après avoir établi que le qiyās est une ḥujja (début du livre), comment il se construit (arkān, ʿilla, masālik) et comment il se défend (qawādiḥ), puis ce qu'il est dans la religion (khātima, carte 22), il restait à dire qui doit le faire. La réponse engage toute la sociologie du savoir en Islam : le qiyās est une charge posée sur la communauté, non sur chaque individu — comme le jihād du savoir, il suffit que des hommes qualifiés s'en acquittent pour que tous soient déchargés ; mais malheur à la communauté si nul ne s'en charge. Et la charge se resserre sur l'individu dès que les conditions se nouent : un mujtahid, un cas qui le requiert, un temps qui presse — alors le farḍ devient ʿayn. Zarkashī ajoute un troisième degré, plus fin : pour les cas non encore advenus, le qiyās anticipateur est mandūb, « comme les autres preuves de la Loi » — c'est tout le fiqh hypothétique (taqdīrī) qui se trouve ainsi légitimé. La boucle du livre est bouclée : ce qui fut prouvé possible est désormais prescrit.

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Vocabulaire essentiel

فَرْضُ كِفَايَةٍ farḍ kifāya
Obligation collective : si une partie qualifiée de la communauté s'en acquitte, les autres en sont déchargés ; si nul ne s'en acquitte, tous sont fautifs.
يَتَعَيَّنُ yataʿayyan
« Devient individuellement déterminé ». Le farḍ kifāya se mue en farḍ ʿayn quand l'obligation se resserre sur un individu précis.
الِاعْتِبَار al-iʿtibār
« Tirer leçon » — défini par Zarkashī comme « considérer une chose par une autre et lui appliquer son statut » : le verset de l'iʿtibār fonde le qiyās.
الِاسْتِنْبَاط al-istinbāṭ
« Extraction » : faire sortir le sens déposé dans le texte (ikhrāj al-maʿnā al-mūdaʿ fī al-naṣṣ) — d'après le verset d'al-Nisāʾ 83.
تَلَقَّوْهُ بِالْقَبُولِ talaqqawhu bi-l-qabūl
« Ils l'ont accueilli par l'acceptation » : la réception unanime des savants supplée la discussion sur la chaîne du ḥadīth de Muʿādh.
الِاسْتِدْلَال al-istidlāl
Au sens technique du Livre V : toute preuve qui n'est ni naṣṣ, ni ijmāʿ, ni qiyās — istiṣḥāb, istiḥsān, syllogismes, qiyās al-ʿaks…
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La dernière masʾala — une ligne, trois régimes

Le matn et sa structure
« Thumma huwa farḍu kifāya yataʿayyanu ʿalā mujtahidin iḥtāja ilayh » — le « thumma » enchaîne sur la khātima : établi comme dīn, le qiyās devient charge.
Matn Farḍ kifāya

Lecture du matn

Chaque mot porte :

  • « Thumma » (puis) : articule la masʾala sur la khātima — le qiyās ayant été qualifié de dīn et d'aṣl du fiqh, vient son régime d'obligation.
  • « farḍu kifāya » : la règle de base — l'opération du qiyās est une charge collective pesant sur l'ensemble des mujtahidūn de la communauté.
  • « yataʿayyanu » : la bascule — le farḍ devient ʿayn (individuel) sous condition.
  • « ʿalā mujtahidin » : seul le mujtahid est concerné par cette charge : le qiyās est une opération d'ijtihād, hors de portée — et hors de devoir — du muqallid, qui n'a que la fatwā à suivre.
  • « iḥtāja ilayh » : la condition de la bascule — qu'un cas réel exige le qiyās et que ce mujtahid soit requis d'y répondre.
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Zarkashī déploie le matn en trois régimes : kifāya avec pluralité de mujtahidūn, ʿayn avec taʿayyun et temps court, nadb pour le cas non advenu.
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf — les trois régimes

الْقِيَاسُ فَرْضُ كِفَايَةٍ مَعَ تَعَدُّدِ الْمُجْتَهِدِينَ، وَفَرْضُ عَيْنٍ عَلَى مَنْ تَعَيَّنَ عَلَيْهِ الِاجْتِهَادُ مَعَ ضِيقِ الْوَقْتِ، وَمَنْدُوبٌ فِيمَا يَجُوزُ حُدُوثُهُ وَلَمْ يَحْدُثْ بَعْدُ، كَغَيْرِهِ مِنَ الْأَدِلَّةِ الشَّرْعِيَّةِ.

Traduction : « Le qiyās est obligation collective lorsque les mujtahidūn sont plusieurs ; obligation individuelle pour celui sur qui l'ijtihād s'est déterminé alors que le temps est resserré ; et il est recommandé pour ce dont la survenue est possible mais qui n'est pas encore advenu — comme les autres preuves de la Loi. »

Les trois régimes commentés

  • Farḍ kifāya (la règle) : la communauté doit disposer, à toute époque, d'hommes capables de prolonger les textes vers les cas nouveaux. La charge est satisfaite dès que certains s'en acquittent.
  • Farḍ ʿayn (la bascule) : deux conditions cumulées — le taʿayyun (l'ijtihād s'est déterminé sur lui : il est seul à pouvoir répondre, ou seul saisi) et le ḍīq al-waqt (le temps de l'affaire ne permet pas d'attendre un autre). Alors s'abstenir devient péché.
  • Mandūb (le degré anticipateur) : raisonner d'avance sur « ce qui peut advenir et n'est pas encore advenu » est recommandé — légitimation du fiqh des hypothèses, marque de l'école shāfiʿite et de son goût du taqdīr.
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Les preuves — iʿtibār, istinbāṭ, Muʿādh

Deux versets et un ḥadīth
« Fa-ʿtabirū yā ulī al-abṣār », le verset de l'istinbāṭ, et la parole de Muʿādh — chaîne discutée, mais reçue par l'acceptation des savants.
Adilla Iʿtibār / istinbāṭ

Le premier verset — l'ordre de l'iʿtibār

﴿فَاعْتَبِرُوا يَا أُولِي الْأَبْصَارِ﴾

« Tirez-en leçon, ô vous doués de regards ! » (al-Ḥashr, 2). Zarkashī glose : l'iʿtibār, c'est considérer une chose par une autre et lui appliquer son statut (iʿtibār al-shayʾ bi-ghayrih wa-ijrāʾ ḥukmih ʿalayh) — définition qui est exactement celle du qiyās. L'impératif coranique enjoint donc l'opération même.

Le second verset — l'éloge de l'istinbāṭ

﴿وَلَوْ رَدُّوهُ إِلَى الرَّسُولِ وَإِلَىٰ أُولِي الْأَمْرِ مِنْهُمْ لَعَلِمَهُ الَّذِينَ يَسْتَنْبِطُونَهُ مِنْهُمْ﴾

« S'ils l'avaient rapporté au Messager et aux détenteurs de l'autorité parmi eux, ceux d'entre eux qui en extraient [le sens] l'auraient su » (al-Nisāʾ, 83). L'istinbāṭ, dit Zarkashī, est « l'extraction du sens déposé dans le texte » — le Coran loue ceux qui font produire aux textes plus qu'ils n'énoncent.

Le ḥadīth de Muʿādh — et son authentification par la réception

Envoyé au Yémen, Muʿādh ibn Jabal expose son ordre de méthode : le Livre, puis la Sunna, puis — à leur défaut — « أَجْتَهِدُ رَأْيِي » (j'exerce mon avis par ijtihād), ce que le Prophète ﷺ approuva. Zarkashī affronte la difficulté en muḥaddith : « bien que ce soit un khabar wāḥid dont la chaîne a été discutée, les savants l'ont accueilli par l'acceptation (talaqqawhu bi-l-qabūl) » — la réception unanime de la communauté savante tient lieu de corroboration. Argument méthodologique précieux bien au-delà du qiyās.

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Mujtahid et muqallid devant le farḍ

À qui s'adresse la charge
La charge du qiyās vise le mujtahid seul ; le muqallid n'opère pas le qiyās — il reçoit la fatwā qui en résulte.
Portée Mujtahid / muqallid

Une obligation d'aptitude

  • Le mujtahid : destinataire exclusif du matn (« ʿalā mujtahidin »). Pour lui, le qiyās n'est pas une licence mais un devoir : quand un cas sans texte se présente et qu'il en a besoin, il doit opérer — refuser de raisonner serait laisser la sharīʿa muette là où elle a donné les moyens de parler.
  • Le muqallid : il n'est pas chargé de l'opération — elle excède ses moyens et n'est pas son devoir. Ce qu'il « fait » du qiyās : suivre la fatwā du mujtahid, laquelle est pour lui dīn à suivre (carte 22), sans qu'il ait à reconstruire — ni le droit d'improviser — l'analogie lui-même.
  • La communauté : garante du dispositif — entretenir des mujtahidūn est la condition de possibilité du farḍ kifāya ; leur disparition ferait peser la faute sur tous.
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Bilan du Kitāb al-Qiyās

23 cartes, un seul mouvement
De la définition aux qawādiḥ, des arkān au farḍ kifāya : la trajectoire complète du quatrième livre du Jamʿ al-Jawāmiʿ.
Bilan Porte V

La trajectoire du livre

Le Kitāb al-Qiyās — quatrième livre du Jamʿ al-Jawāmiʿ — aura déroulé un mouvement unique :

  • Fondations : définition du qiyās et ses quatre arkān — aṣl, farʿ, ḥukm al-aṣl, ʿilla — avec les conditions de chacun.
  • Le cœur — la ʿilla : ses conditions, ses types (de la munāsaba au shabah), et les masālik qui l'établissent : ijmāʿ, naṣṣ, sabr wa-taqsīm, munāsaba, dawarān, tanqīḥ al-manāṭ…
  • L'épreuve — les qawādiḥ : la longue grammaire des objections (naqḍ, kasr, taʿdiya, qalb, qawl bi-l-mūjab, farq, fasād al-iʿtibār…) et l'ordre de leur présentation — le qiyās tel qu'il vit dans la disputation.
  • La hauteur — types et statut : jalī/khafī et la triade ʿilla/dalāla/maʿnā al-aṣl (carte 21) ; le qiyās comme dīn et aṣl du fiqh, le statut du maqīs (carte 22) ; enfin sa prescription : farḍ kifāya (carte 23).
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Vers la Porte VI — le Kitāb al-Istidlāl

Page 346 : un nouveau livre s'ouvre
« Une preuve qui n'est ni naṣṣ, ni ijmāʿ, ni qiyās » : les imams s'accordent que les adilla ne se limitent pas aux quatre — istiṣḥāb, istiḥsān, syllogismes…
Transition Istidlāl

Pourquoi un cinquième livre

À la page 346 du Tashnīf s'ouvre le Kitāb al-Istidlāl, que Subkī définit d'emblée : « une preuve qui n'est ni naṣṣ, ni ijmāʿ, ni qiyās ». Zarkashī en donne la raison d'être :

  • L'accord : « les imams se sont accordés que les preuves ne se limitent pas » au Livre, à la Sunna, à l'ijmāʿ et au qiyās — il existe un dalīl sharʿī au-delà des quatre.
  • Le désaccord : sur son identification (tashkhīṣ) — istiṣḥāb ? istiḥsān ? autre ? Chaque imam s'est prononcé selon son ijtihād ; d'où un livre à part, car ces preuves-là, à la différence des quatre, ne reposent pas sur un qāṭiʿ unanime.
  • Premiers entrants : la définition fait entrer le syllogisme conjonctif (iqtirānī), le syllogisme disjonctif (istithnāʾī) et le qiyās al-ʿaks — la logique formelle au service du fiqh.
  • Clin d'œil historique : Zarkashī rappelle, d'après al-Muʿtamad, que la terminologie est récente — al-Shāfiʿī appelait le qiyās « istidlāl » et l'istidlāl « qiyās » : les mots ont tourné, la chose demeure.
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À retenir

5 principes essentiels
La clôture du Kitāb al-Qiyās — à fixer avant d'entrer dans l'Istidlāl.
  • Le qiyās est farḍ kifāya quand les mujtahidūn sont plusieurs ; farḍ ʿayn sur celui dont l'ijtihād s'est déterminé avec un temps resserré ; mandūb pour le cas possible non advenu
  • La charge vise le mujtahid seul ; le muqallid reçoit la fatwā, il n'opère pas l'analogie
  • Preuves : ﴾fa-ʿtabirū﴿ — l'iʿtibār est « considérer une chose par une autre » — et le verset de l'istinbāṭ (al-Nisāʾ 83)
  • Le ḥadīth de Muʿādh : chaîne discutée, mais « les savants l'ont accueilli par l'acceptation » — l'authentification par la réception
  • Le livre s'achève sur l'ouverture du Kitāb al-Istidlāl : « une preuve qui n'est ni naṣṣ, ni ijmāʿ, ni qiyās » — les adilla ne se limitent pas aux quatre
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question simple pour clore le Kitāb al-Qiyās.

Question

« Un mujtahid est saisi d'un cas inédit qui exige un qiyās ; d'autres mujtahidūn existent dans la ville, mais l'affaire doit être tranchée avant la fin du jour et lui seul en a connaissance. Quel est, selon le triptyque de Zarkashī, le statut de l'opération du qiyās pour lui — et quelles sont les deux conditions qui ont fait basculer le farḍ kifāya en farḍ ʿayn ? »

🧠 Grille mnémotechnique

1
KIFĀYA
la règle
mujtahidūn multiples
2
ʿAYN
la bascule
taʿayyun + ḍīq al-waqt
3
NADB
l'anticipation
cas possible non advenu
4
SUITE
al-Istidlāl
ni naṣṣ ni ijmāʿ ni qiyās