بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Qiyās N°22

الْقِيَاسُ مِنَ الدِّينِ

La khātima du Kitāb al-Qiyās · Le qiyās est-il « du dīn » ? · Relève-t-il des uṣūl al-fiqh ? · Le statut de ce qui est établi par qiyās

Les qawādiḥ achevés, Subkī ouvre une khātima (conclusion) qui prend de la hauteur : non plus comment faire un qiyās, mais quel est son statut dans l'édifice de la religion. Trois masāʾil. Première : le qiyās fait-il partie du dīn ? Trois avis, que Zarkashī déclare « très étranges » avant d'en retrouver la source dans al-Muʿtamad d'Abū al-Ḥusayn al-Baṣrī — et de les dénouer par une distinction lumineuse : si « dīn » désigne les statuts visés pour eux-mêmes, le qiyās n'en est pas ; si « dīn » désigne ce par quoi nous sommes astreints au culte (mā tuʿubbidnā bih), alors le qiyās est bien du dīn. Deuxième : le qiyās relève-t-il des uṣūl al-fiqh ? Oui, contre Imām al-Ḥaramayn, dont l'objection — les uṣūl sont des preuves, et les preuves sont certaines, or le qiyās ne donne que le ẓann — est démontée pièce par pièce. Troisième : que dire du maqīs, le ḥukm obtenu ? Ibn al-Samʿānī fixe l'adab du langage : on dit « c'est le dīn d'Allah et Sa Loi », jamais « Allah l'a dit ».

خَاتِمَةٌ : الْقِيَاسُ مِنَ الدِّينِ، وَثَالِثُهَا : حَيْثُ يَتَعَيَّنُ. وَمِنْ أُصُولِ الْفِقْهِ خِلَافًا لِإِمَامِ الْحَرَمَيْنِ. وَحُكْمُ الْمَقِيسِ قَالَ ابْنُ السَّمْعَانِيِّ : يُقَالُ إِنَّهُ دِينُ اللَّهِ تَعَالَى وَشَرْعُهُ، وَلَا يَجُوزُ أَنْ يُقَالَ : قَالَهُ اللَّهُ تَعَالَى.

« Conclusion : le qiyās fait partie du dīn — et le troisième [avis] : là où il devient individuellement requis. Et il relève des uṣūl al-fiqh, contrairement à Imām al-Ḥaramayn. Quant au statut de ce qui est établi par qiyās (al-maqīs), Ibn al-Samʿānī a dit : on dit de lui qu'il est le dīn d'Allah le Très-Haut et Sa Loi, mais il n'est pas permis de dire : Allah le Très-Haut l'a dit. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Qiyās (khātima : ḥukm al-qiyās wa-l-maqīs) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 344-345

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Pourquoi cette khātima ?

Tout le Kitāb al-Qiyās a traité le qiyās comme un instrument : arkān, ʿilla, masālik, qawādiḥ. La khātima retourne l'instrument vers celui qui le manie et pose la question du statut religieux de l'opération elle-même. C'est une question de théologie du droit : le qiyās est une démarche humaine, faillible, productrice de simple ẓann — comment peut-elle engendrer du dīn ? La réponse classique tient en un mot : le taʿabbud. Nous avons été astreints par Allah à œuvrer selon le résultat de cette démarche ; c'est cette astreinte — non l'opération psychologique du mujtahid — qui confère au résultat sa dignité religieuse. D'où la précision d'Ibn al-Samʿānī : le ḥukm obtenu est bien « dīn Allāh wa-sharʿuh », car il est ce qu'Allah nous a ordonné de suivre ; mais nul ne peut dire « Allah l'a dit » ou « c'est la parole d'Allah ou de Son Messager ﷺ », car l'énoncé, lui, est sorti de l'ijtihād d'un homme. Distinction d'une grande portée pour l'éthique de la fatwā.

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Vocabulaire essentiel

خَاتِمَة khātima
« Conclusion ». Section finale d'un livre ou d'un chapitre, rassemblant les masāʾil de synthèse et de statut.
الدِّين al-dīn
« La religion ». Terme dont l'extension fait ici débat : désigne-t-il les seuls statuts visés pour eux-mêmes, ou tout ce par quoi nous sommes astreints au culte ?
التَّعَبُّد al-taʿabbud
« L'astreinte cultuelle ». Le fait qu'Allah nous ait imposé d'œuvrer selon une chose. Clé de Zarkashī : le qiyās est dīn en tant que mā tuʿubbidnā bih.
الْمَقِيس al-maqīs
« Ce qui est établi par qiyās » : le ḥukm du farʿ obtenu au terme de l'opération. Son statut langagier est fixé par Ibn al-Samʿānī.
ظَنّ / قَطْع ẓann / qaṭʿ
Présomption / certitude. L'objection d'Imām al-Ḥaramayn repose sur l'idée que les adilla seraient toutes qaṭʿiyya — prémisse que Zarkashī conteste.
1

Trois masāʾil pour conclure

L'architecture de la khātima
Le qiyās et le dīn ; le qiyās et les uṣūl al-fiqh ; le statut du maqīs — trois questions de statut, non plus de technique.
Vue d'ensemble Khātima

Du « comment » au « quoi »

La khātima quitte la technique pour le statut. Trois questions s'emboîtent, du plus général au plus particulier :

  • Le qiyās dans la religion : l'opération même du qiyās est-elle « du dīn » ? Trois avis — oui, non, et un avis intermédiaire : « là où il devient individuellement requis » (ḥaythu yataʿayyan).
  • Le qiyās dans la science : relève-t-il des uṣūl al-fiqh ? Subkī tranche : oui — « khilāfan li-Imām al-Ḥaramayn ».
  • Le produit du qiyās : le ḥukm obtenu (al-maqīs) — quel langage est licite à son sujet ? Réponse d'Ibn al-Samʿānī : « dīn Allāh », jamais « qālahu Allāh ».
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Le qiyās est-il « du dīn » ? — trois avis

Le débat retrouvé dans al-Muʿtamad
Zarkashī juge les trois avis « très étranges » — puis les retrouve chez Abū al-Ḥusayn : Abū al-Hudhayl refuse le mot, al-Jubbāʾī le réserve au wājib, ʿAbd al-Jabbār l'étend au mandūb.
Masʾala 1 Min al-dīn

L'enquête de Zarkashī

« Ces trois avis sont très étranges (gharība jiddan) », confesse Zarkashī — avant d'ajouter : « et j'en ai trouvé la trace (ẓafirtu bihā) dans al-Muʿtamad d'Abū al-Ḥusayn ». Le débat est en réalité un débat muʿtazilite sur l'extension du mot dīn :

  • Le point d'accord préalable : si l'on entend par là que le qiyās « n'est pas une bidʿa », nul doute qu'il soit du dīn — la question ne porte que sur l'application stricte du terme.
  • Abū al-Hudhayl (al-ʿAllāf) : le mot dīn ne s'applique pas au qiyās, car « dīn » se dit de ce qui est fixe et permanent (thābit mustamirr) — or le qiyās varie selon les cas et les mujtahidūn.
  • Abū ʿAlī al-Jubbāʾī : seule la part obligatoire du qiyās est qualifiée de dīn — et d'īmān — à l'exclusion de sa part simplement recommandée. C'est l'avis intermédiaire du matn : « ḥaythu yataʿayyan ».
  • Al-Qāḍī ʿAbd al-Jabbār : le wājib et le mandūb du qiyās sont également du dīn. Zarkashī observe : « la formulation de Subkī penche manifestement vers la position de ʿAbd al-Jabbār » — puisque le matn affirme sans restriction « al-qiyās min al-dīn ».
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Le verdict de Zarkashī : tout dépend de ce qu'on entend par « dīn » — statuts visés pour eux-mêmes, ou ce par quoi nous sommes astreints au culte.
Sharḥ Taʿabbud

Le passage du Tashnīf — la distinction décisive

وَالْحَقُّ أَنَّهُمْ إِنْ عَنَوُا الْأَحْكَامَ الْمَقْصُودَةَ لِأَنْفُسِهَا بِالْوُجُوبِ وَالنَّدْبِ فَلَيْسَ الْقِيَاسُ كَذَلِكَ، فَلَيْسَ بِدِينٍ، وَإِنْ عَنَوْا مَا تُعُبِّدْنَا بِهِ فَهُوَ دِينٌ.

Traduction : « Le vrai est ceci : s'ils entendent [par dīn] les statuts visés pour eux-mêmes — l'obligation et la recommandation —, alors le qiyās n'est pas tel, et il n'est donc pas du dīn ; mais s'ils entendent ce par quoi nous avons été astreints au culte, alors il est bien du dīn. »

Ce que la distinction accomplit

  • Elle dissout le désaccord : les trois avis ne s'opposent qu'en apparence ; chacun répond à une question différente, selon le sens donné à « dīn ». C'est un cas d'école de désaccord verbal (khilāf lafẓī) résolu par tafṣīl.
  • Elle fonde le taʿabbud : le qiyās n'est pas une fin de la Loi (on n'adore pas Allah par des syllogismes), mais un moyen imposé : Allah nous a astreints à suivre ce que l'ijtihād régulier produit. Sa dignité religieuse est dérivée, non originaire.
  • Elle annonce Ibn al-Samʿānī : même logique pour le maqīs — dīn d'Allah en tant que suivi obligatoire, mais non parole d'Allah en tant qu'énoncé.
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Le qiyās relève des uṣūl al-fiqh — contre Imām al-Ḥaramayn

Une objection, trois réponses
L'objection : les uṣūl sont les adilla du fiqh, les adilla sont certaines, le qiyās n'est que ẓann. Zarkashī la démonte en trois temps gradués.
Masʾala 2 Min uṣūl al-fiqh

La shubha et sa réfutation graduée

Le matn : « wa-min uṣūl al-fiqh khilāfan li-Imām al-Ḥaramayn ». Zarkashī reconstruit le raisonnement de l'Imām, puis le défait selon la méthode dialectique étudiée dans les cartes précédentes — manʿ, puis taslīm en cascade :

  • La shubha : les uṣūl al-fiqh sont les preuves (adilla) du fiqh ; or « dalīl » ne se dit que de ce qui produit la certitude (al-maqṭūʿ bih) ; et le qiyās ne produit que le ẓann — donc il n'est pas des uṣūl al-fiqh.
  • Réponse 1 — manʿ de la mineure : « ceci est refusé, car le qiyās peut être qaṭʿī » — le qiyās jalī à fāriq nié avec certitude (carte 21) produit bien la certitude.
  • Réponse 2 — taslīm + manʿ : admettons ; « mais nous ne concédons pas que les uṣūl al-fiqh se réduisent aux seules adilla » — la discipline comprend aussi les règles d'interprétation, les états du mustafīd, etc.
  • Réponse 3 — taslīm + manʿ : admettons encore ; « mais nous ne concédons pas que le dalīl ne se dise que du certain » — l'usage uṣūlī applique « dalīl » au probant ẓannī.
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Le statut du maqīs — Ibn al-Samʿānī

Dīn Allāh, jamais « qawl Allāh »
Du ḥukm établi par qiyās on dit : « c'est le dīn d'Allah et Sa Loi » — mais il est interdit de dire : « Allah l'a dit » ou « parole d'Allah ou de Son Messager ﷺ ».
Masʾala 3 Ḥukm al-maqīs

La règle de langage

Ibn al-Samʿānī (m. 489 H, auteur des Qawāṭiʿ al-adilla) fixe ce qu'il est permis de dire du ḥukm obtenu par qiyās :

  • Permis : « c'est le dīn d'Allah le Très-Haut et Sa Loi (sharʿuh) », et de même « le dīn de Son Messager ﷺ » — car Allah nous a astreints à le suivre : il appartient bien à la religion vécue.
  • Interdit : « Allah l'a dit » (qālahu Allāh), « c'est la parole d'Allah ou la parole de Son Messager ﷺ » — car l'énoncé du ḥukm n'est pas un texte révélé : il est sorti de l'istinbāṭ d'un mujtahid faillible.

La portée : l'éthique de la fatwā

La distinction sépare deux plans que la pratique confond facilement : le plan de l'obligation (le résultat du qiyās oblige — il est dīn) et le plan de l'attribution (le résultat ne peut être attribué à Allah comme Sa parole). Le mujtahid dit : « ceci est, à mon ijtihād, le ḥukm d'Allah » — il ne dit pas : « Allah a dit ceci ». Quant au muqallid, ce qu'il reçoit du mujtahid est pour lui dīn à suivre, sans qu'il puisse davantage le rapporter comme parole divine : il suit une fatwā, non un verset. La précision protège à la fois la transcendance du texte révélé et l'humilité du discours juridique.

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Synthèse — taʿabbud, ʿamal et discours

Ce que la khātima enseigne
Trois plans à ne pas confondre : l'opération (moyen astreint), le résultat (dīn à suivre), l'attribution (jamais parole d'Allah).
Synthèse Trois plans

La cohérence des trois masāʾil

  • L'opération : le qiyās est du dīn en tant que mā tuʿubbidnā bih — moyen dont l'usage nous est imposé, non fin adorée pour elle-même (Zarkashī).
  • La discipline : il est un aṣl du fiqh à part entière — l'objection du ẓann ne tient pas, car ni « aṣl » ne se réduit à « dalīl », ni « dalīl » au certain (contre Imām al-Ḥaramayn).
  • Le résultat : il oblige comme dīn d'Allah, mais s'énonce comme fruit d'ijtihād — règle d'attribution d'Ibn al-Samʿānī.
  • L'ʿamal : de ces trois plans découle la question pratique finale — qui doit opérer le qiyās, et à quel titre ? C'est l'objet de la dernière masʾala : farḍ kifāya (carte 23).
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À retenir

5 principes essentiels
La khātima en cinq lignes — avant la clôture du livre.
  • Trois avis sur « le qiyās est du dīn » — retrouvés par Zarkashī dans al-Muʿtamad : Abū al-Hudhayl (non), al-Jubbāʾī (son wājib seulement), ʿAbd al-Jabbār (wājib et mandūb) ; Subkī penche vers ce dernier
  • Clé de Zarkashī : statuts visés pour eux-mêmes → le qiyās n'est pas dīn ; mā tuʿubbidnā bih → il l'est
  • Le qiyās relève des uṣūl al-fiqh, contre Imām al-Ḥaramayn : il peut être qaṭʿī ; les uṣūl ne sont pas que des adilla ; le dalīl n'est pas que certain
  • Ibn al-Samʿānī : du maqīs on dit « dīn Allāh wa-sharʿuh », jamais « qālahu Allāh » ni « qawl Allāh aw qawl rasūlih ﷺ »
  • Distinguer toujours : l'obligation de suivre (réelle) et l'attribution à Allah comme parole (interdite)
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question simple pour vérifier la maîtrise de la khātima.

Question

« Comment peut-on affirmer à la fois que le ḥukm établi par qiyās est le dīn d'Allah et Sa Loi, et qu'il est interdit de dire qu'Allah l'a dit ? N'y a-t-il pas contradiction ? Reconstruisez la distinction de Zarkashī (taʿabbud) et celle d'Ibn al-Samʿānī (attribution) qui dissolvent l'apparente tension. »

🧠 Grille mnémotechnique

1
DĪN ?
trois avis
al-Muʿtamad : Hudhayl · Jubbāʾī · ʿAbd al-Jabbār
2
CLÉ
taʿabbud
mā tuʿubbidnā bih → dīn
3
UṢŪL AL-FIQH
vs Imām al-Ḥaramayn
qiyās parfois qaṭʿī
4
MAQĪS
Ibn al-Samʿānī
dīn Allāh ≠ qawl Allāh