Définition du tarjīḥ · Suivre la preuve prépondérante est obligatoire · Les deux dissidents : al-Bāqillānī et al-Baṣrī · Pas de tarjīḥ dans les qaṭʿiyyāt
Avant d'inventorier les murajjiḥāt, il faut établir deux choses : ce qu'est le tarjīḥ, et pourquoi il oblige. Subkī le définit : « la fortification de l'une des deux voies » (taqwiyat aḥad al-ṭarīqayn) — définition héritée du Maḥṣūl d'al-Rāzī, que les uṣūliyyūn discuteront mot à mot. Puis la thèse centrale : opérer par le rājiḥ est obligatoire, que le murajjiḥ soit certain ou seulement probable — au point que même les négateurs du qiyās ont pratiqué le tarjīḥ dans les textes apparents. Deux voix discordantes : le Qāḍī Abū Bakr al-Bāqillānī, qui n'accepte que le tarjīḥ certain et refuse celui qui repose sur un ẓann ; et Abū ʿAbd Allāh al-Baṣrī, qui récuse le tarjīḥ tout court au profit du takhyīr ou du waqf. Contre eux, l'argument décisif : l'ijmāʿ des ṣaḥāba, qui faisaient prévaloir certaines preuves sur d'autres — fait « connu par nécessité ». La carte se clôt sur le verrou logique déjà posé : pas de tarjīḥ dans les qaṭʿiyyāt, faute de taʿāruḍ possible.
Disponible sur ordinateur
« Le tarjīḥ est la fortification de l'une des deux voies. Opérer par le prépondérant est obligatoire ; le Qāḍī a dit : sauf ce qui est rendu prépondérant par un ẓann — car pas de tarjīḥ par le ẓann selon lui ; et al-Baṣrī a dit : si l'un des deux est rendu prépondérant par le ẓann, alors libre choix. Et pas de tarjīḥ dans les [preuves] catégoriques, faute de conflit. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Taʿādul wa-l-tarājīḥ (wujūb al-ʿamal bi-l-rājiḥ) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 361-362
Quand Subkī écrit « al-Qāḍī » sans plus, il désigne Abū Bakr Muḥammad b. al-Ṭayyib al-Bāqillānī, le grand mutakallim ashʿarite de Bagdad, juge de la dynastie būyide, auteur du Taqrīb wa-l-irshād — la source majeure de l'uṣūl ashʿarite avant al-Juwaynī. Sa position ici est cohérente avec toute sa doctrine : rigoriste sur les ẓunūn, il tient pour principe qu'« on ne suit pas les probabilités » sauf là où un ijmāʿ l'impose. Or, dit-il, l'ijmāʿ des ṣaḥāba a validé les ẓunūn qui se suffisent à eux-mêmes comme preuves (un khabar, un qiyās) — mais le tarjīḥ, lui, est l'opération sur un ẓann qui n'est pas une preuve autonome (un simple surcroît de confiance dans un transmetteur, une supériorité de nombre) : il reste donc sous le principe d'interdiction. La réponse des Aktharūn retourne l'argument : l'ijmāʿ s'est précisément conclu sur l'obligation d'opérer par le ẓann non autonome comme par l'autonome — les ṣaḥāba pesaient les akhbār entre eux. Al-Zarkashī, fidèle à la majorité, enregistre la réfutation.
« La fortification de l'une des deux voies sur l'autre, pour qu'on opère par la plus forte » : c'est la formule du Maḥṣūl d'al-Rāzī, que Subkī reprend. Trois retouches notables :
Pour la grande majorité (al-aktharūn), lorsque deux preuves ẓannī s'opposent et que l'une présente un surcroît de force, le mujtahid n'a pas le choix : il doit opérer par la prépondérante. Et cela vaut quel que soit le statut épistémique du murajjiḥ :
Le tarjīḥ est le fruit du taʿāruḍ ; or le taʿāruḍ est inconcevable entre preuves certaines — il entraînerait la réunion ou la levée des deux contradictoires. Donc aucun tarjīḥ dans les dalāʾil yaqīniyya, rationnelles ou scripturaires : c'est la conséquence directe de la carte 1.
Traduction : « Les plus nombreux ont professé l'obligation d'opérer par le prépondérant — que le murajjiḥ soit connu [avec certitude] ou présumé — au point que les négateurs mêmes du qiyās ont pratiqué le tarjīḥ dans les sens apparents des akhbār. »
Traduction : « Car il est devancé par l'ijmāʿ des Compagnons et de la communauté tout entière sur la prévalence de certaines preuves sur d'autres — et cela est connu par nécessité. »
« Al-Bāqillānī accepte le tarjīḥ du naṣṣ sur le qiyās mais refuse le tarjīḥ par les qualités du transmetteur. Sur quelle distinction épistémologique repose ce partage — et comment les Aktharūn retournent-ils contre lui son propre fondement, l'ijmāʿ des ṣaḥāba ? »