بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Ijmāʿ N°6

الْإِجْمَاعُ السُّكُوتِيُّ

Un mujtahid se prononce, les autres se taisent · Ijmāʿ ? Ḥujja ? Ni l'un ni l'autre ? · Neuf positions et le tarjīḥ de Subkī

Un mujtahid émet une fatwa ; elle se répand ; les autres mujtahids de l'époque la connaissent, ont eu le loisir d'y réfléchir — et se taisent. Ce silence vaut-il accord ? C'est l'ijmāʿ sukūtī, la plus délicate des formes du consensus, car le silence est équivoque : il peut signifier l'approbation, mais aussi le doute, la crainte, ou la conviction que tout mujtahid atteint le vrai (taṣwīb). Le marqueur en est la formule célèbre attribuée à al-Shāfiʿī : « lā yunsabu ilā sākitin qawl » — on n'attribue nulle parole à celui qui se tait. Zarkashī recense neuf positions, des plus tranchées (ni ijmāʿ ni ḥujja ; ijmāʿ et ḥujja) aux tafṣīl-s les plus fins (selon qu'il s'agit d'une fatwa ou d'un jugement, d'une affaire réparable ou non, de l'époque des Ṣaḥāba ou d'une autre…). Subkī tranche : ḥujja, et le débat sur le nom d'« ijmāʿ » est verbal — mais il ajoute une analyse remarquable du « mathār al-taraddud » : la source exacte de l'hésitation. La carte se clôt sur la masʾala sœur : la fatwa qui ne se répand pas.

أَمَّا السُّكُوتِيُّ فَثَالِثُهَا حُجَّةٌ لَا إِجْمَاعٌ، وَرَابِعُهَا يُشْتَرَطُ الِانْقِرَاضُ ... وَالصَّحِيحُ حُجَّةٌ، وَفِي تَسْمِيَتِهِ إِجْمَاعًا خِلَافٌ لَفْظِيٌّ، وَفِي كَوْنِهِ إِجْمَاعًا حَقِيقَةً تَرَدُّدٌ، مَثَارُهُ أَنَّ السُّكُوتَ الْمُجَرَّدَ عَنْ أَمَارَةِ رِضًا وَسُخْطٍ، مَعَ بُلُوغِ الْكُلِّ وَمُضِيِّ مُهْلَةِ النَّظَرِ عَادَةً، عَنْ مَسْأَلَةٍ اجْتِهَادِيَّةٍ تَكْلِيفِيَّةٍ ـ هَلْ يُغَلِّبُ ظَنَّ الْمُوَافَقَةِ ؟

« Quant au [consensus] silencieux : le troisième avis en fait une preuve sans être un ijmāʿ ; le quatrième conditionne [sa validité] à l'extinction de l'époque… L'avis correct : c'est une preuve ; le désaccord sur son appellation d'"ijmāʿ" est verbal ; et quant à savoir s'il est réellement un ijmāʿ, il y a une hésitation, dont la source est : le silence nu de tout signe d'agrément ou de réprobation — alors que [la question] est parvenue à tous et que le délai d'examen s'est ordinairement écoulé, sur une question d'ijtihād et de taklīf — fait-il prévaloir la présomption d'accord ? »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Ijmāʿ (al-ijmāʿ al-sukūtī) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 285-286

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Pourquoi le silence est-il si difficile à interpréter ?

Tout le débat tient dans l'équivocité du silence. Celui qui se tait devant une fatwa peut l'approuver — mais il peut aussi être encore en examen (tawaqquf), ou professer le taṣwīb (chaque mujtahid atteint le vrai, donc pourquoi protester ?), ou se taire par crainte du pouvoir ou par égard pour l'auteur de la fatwa. C'est pourquoi al-Qāḍī al-Bāqillānī rapporte d'al-Shāfiʿī — et déclare que c'est son dernier avis — que le sukūtī n'est ni ijmāʿ ni ḥujja ; Imām al-Ḥaramayn dit que c'est l'apparence de son madhhab, condensée dans la formule que l'Imām qualifie d'« élégante entre toutes » : lā yunsabu ilā sākitin qawl. Al-Ghazālī signale dans al-Mankhūl que c'est la position du Jadīd. En face, la pratique du fiqh tire dans l'autre sens : al-Rāfiʿī écrit au chapitre du qaḍāʾ que « le célèbre chez les Aṣḥāb est que le sukūtī fait preuve » — et c'est ce qu'avalise Subkī. Entre la rigueur du principe et le besoin du droit, le sukūtī reste la zone grise par excellence des uṣūl.

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Vocabulaire essentiel

سُكُوتِيّ sukūtī
Consensus « silencieux » : un mujtahid se prononce, les autres se taisent après en avoir eu connaissance.
مُهْلَةُ النَّظَر muhlat al-naẓar
Le délai d'examen : le temps qu'il faut, ordinairement, pour étudier la question. Condition du sukūtī.
أَمَارَةُ رِضًا أَوْ سُخْط amārat riḍā aw sukhṭ
Signe d'agrément ou de réprobation : le silence ne compte que s'il en est « nu » — sinon il parle de lui-même.
خِلَافٌ لَفْظِيّ khilāf lafẓī
Désaccord purement verbal — sur le mot, non sur l'effet : nommer le sukūtī « ijmāʿ » une fois admis qu'il fait preuve.
فُتْيَا / حُكْم futyā / ḥukm
Avis doctrinal / jugement du juge. Ibn Abī Hurayra et al-Marwazī font dépendre le sukūtī de cette distinction — en sens inverse.
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La forme du sukūtī et ses conditions

Quand le silence devient-il significatif ?
Cinq conditions énoncées par Subkī — silence nu, connaissance de tous, délai écoulé, question d'ijtihād, question de taklīf — plus deux que Zarkashī lui reproche d'omettre.
Conditions Sukūt

Les conditions du matn

Le sukūtī n'est même candidat au statut d'ijmāʿ que si le silence est interprétable. D'où les quyūd serrés de Subkī :

  • Silence « nu » (mujarrad) : sans aucun signe d'agrément (le silence vaudrait alors taqrīr explicite) ni de réprobation (il vaudrait alors désaccord)
  • Bulūgh al-kull : la fatwa est parvenue à tous les mujtahids de l'époque — un silence d'ignorance ne dit rien
  • Muḍiyy muhlat al-naẓar : le délai d'examen s'est écoulé selon le cours ordinaire — un silence de réflexion ne dit rien non plus
  • Masʾala ijtihādiyya : une question d'ijtihād — pour exclure les questions où l'accord va de soi (ittifāqiyya)
  • Masʾala taklīfiyya : une question normative — pour exclure, par exemple, la préséance d'une personne sur une autre, où nul n'est tenu de protester
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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
Le premier madhhab — ni ijmāʿ ni ḥujja — avec la formule d'al-Shāfiʿī et ses deux justifications.
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf

أَمَّا الْإِجْمَاعُ السُّكُوتِيُّ : فَهُوَ أَنْ يُفْتِيَ وَاحِدٌ وَيَسْكُتَ الْبَاقُونَ بَعْدَ عِلْمِهِمْ، وَفِيهِ مَذَاهِبُ : أَحَدُهَا : أَنَّهُ لَيْسَ بِإِجْمَاعٍ وَلَا حُجَّةٍ، لِاحْتِمَالِ تَوَقُّفِهِ فِي الْمَسْأَلَةِ أَوْ ذَهَابِهِ إِلَى تَصْوِيبِ كُلِّ مُجْتَهِدٍ، وَحَكَاهُ الْقَاضِي أَبُو بَكْرٍ عَنِ الشَّافِعِيِّ رَضِيَ اللهُ عَنْهُ وَاخْتَارَهُ وَقَالَ : إِنَّهُ آخِرُ أَقْوَالِهِ، وَلِهَذَا قَالَ : لَا يُنْسَبُ إِلَى سَاكِتٍ قَوْلٌ.

Traduction : « Quant à l'ijmāʿ silencieux : c'est qu'un seul donne la fatwa et que les autres se taisent après en avoir eu connaissance. Plusieurs positions : la première — ce n'est ni un ijmāʿ ni une preuve, car celui [qui se tait] peut être en suspens sur la question, ou professer que tout mujtahid est dans le vrai. Al-Qāḍī Abū Bakr [al-Bāqillānī] le rapporte d'al-Shāfiʿī — qu'Allah l'agrée —, le choisit, et dit que c'est le dernier de ses avis ; d'où sa parole : on n'attribue nulle parole à celui qui se tait. »

Autour de la formule

  • Une chaîne d'autorités : al-Qāḍī rapporte et choisit cet avis ; Imām al-Ḥaramayn le dit « apparent du madhhab » d'al-Shāfiʿī et qualifie la formule d'« élégante entre toutes » (min ʿibāratihi al-rashīqa) ; al-Ghazālī, dans al-Mankhūl, l'attribue au Jadīd.
  • Les deux iḥtimāl-s qui ruinent l'inférence : le tawaqquf (il n'a pas fini d'examiner) et le taṣwīb (chaque mujtahid est dans le vrai, donc nul besoin de contester). Tant que ces lectures restent ouvertes, conclure du silence à l'accord est un saut.
  • Mais en face : le deuxième madhhab (ijmāʿ et ḥujja) est rapporté par al-Āmidī de certains Shāfiʿites et choisi par l'auteur du Badīʿ [Ibn al-Sāʿātī] ; le troisième (ḥujja, pas ijmāʿ) est celui d'al-Ṣayrafī, choisi par al-Āmidī et par Ibn al-Ḥājib dans son grand Mukhtaṣar — « pas d'ijmāʿ qaṭʿī ».
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Les trois positions majeures

Ni l'un ni l'autre · les deux · ḥujja seulement
Le triangle de fond : Shāfiʿī (ni ijmāʿ ni ḥujja), l'auteur du Badīʿ (ijmāʿ et ḥujja), al-Ṣayrafī et Ibn al-Ḥājib (ḥujja sans ijmāʿ).
Madhāhib Triangle

Trois lectures du même silence

  • (1) Ni ijmāʿ ni ḥujja : le silence est équivoque (tawaqquf ? taṣwīb ?) — al-Shāfiʿī selon al-Qāḍī, Imām al-Ḥaramayn. Le droit ne se construit pas sur une abstention.
  • (2) Ijmāʿ et ḥujja : dans une question de taklīf, se taire devant ce qu'on tient pour faux est interdit ; le silence général, toutes conditions réunies, manifeste donc l'accord — rapporté par al-Āmidī, choisi par l'auteur du Badīʿ.
  • (3) Ḥujja, pas ijmāʿ : la voie médiane d'al-Ṣayrafī — le silence fait présomption d'accord, assez forte pour obliger, trop faible pour la qaṭʿiyya de l'ijmāʿ. Choisie par al-Āmidī et Ibn al-Ḥājib (« lā ijmāʿa qaṭʿiyyan »). Al-Āmidī la module : avant l'extinction de l'époque seulement ; après l'inqirāḍ, le sukūtī devient un ijmāʿ véritable.
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Les six positions de tafṣīl

Du 4ᵉ au 9ᵉ madhhab
Inqirāḍ requis ; fatwa vs jugement (dans les deux sens) ; affaire irréparable ; époque des Ṣaḥāba ; minorité silencieuse.
Tafṣīl 9 avis

Les positions 4 à 9

  • (4) Ijmāʿ à condition d'inqirāḍ al-ʿaṣr : al-Bandanījī ; al-Shīrāzī dit dans al-Lumaʿ que « c'est le madhhab ». La mort de tous sans protestation lève l'équivoque du silence.
  • (5) Ijmāʿ si c'est une futyā, non si c'est un ḥukm : Ibn Abī Hurayra — on conteste volontiers une fatwa, pas un jugement exécutoire : le silence devant le juge ne prouve rien. Zarkashī relève une variante de transmission : al-Maḥṣūl rapporte « non si cela émane d'un ḥākim » — nuance réelle, car le juge peut émettre une simple fatwa ; c'est pourquoi Subkī s'est abstenu de trancher ce versant.
  • (6) L'inverse : Abū Isḥāq al-Marwazī — ce qui émane d'un juge procède le plus souvent d'une délibération collective (tashāwur) : son silence approbateur pèse plus.
  • (7) Ijmāʿ si l'affaire est irréparable (yafūtu istidrākuh) — sang versé, union charnelle : se taire devant l'irréversible qu'on tient pour faux est inconcevable ; rapporté par Ibn al-Samʿānī.
  • (8) Ijmāʿ à l'époque des Ṣaḥāba seulement : rapporté par al-Māwardī — leur franchise rendait leur silence parlant.
  • (9) Ijmāʿ si les silencieux sont minoritaires : rapporté par al-Sarakhsī, des Ḥanafites.
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Le tarjīḥ de Subkī — ḥujja, et un khilāf verbal

« Al-ṣaḥīḥ : ḥujja »
Une fois admis l'effet (la ḥujjiyya), le débat sur le nom est lafẓī ; mais sur la réalité d'ijmāʿ subsiste un taraddud dont Subkī isole la source exacte.
Tarjīḥ Mathār

L'analyse en trois étages

  • Étage 1 — l'effet : le sukūtī est une ḥujja : il oblige le mujtahid postérieur. Subkī suit ici al-Rāfiʿī (« le célèbre chez les Aṣḥāb ») ; al-Shīrāzī, dans le sharḥ d'al-Lumaʿ, va jusqu'à le dire ijmāʿ « ʿalā al-madhhab ».
  • Étage 2 — le nom : l'appeler « ijmāʿ » ou non est un khilāf lafẓī : puisque tous les effets découlent de la ḥujjiyya, la querelle d'étiquette ne change aucune règle.
  • Étage 3 — la réalité : reste un taraddud véritable : le sukūtī est-il réellement un ijmāʿ ? Subkī en isole la source (mathār) avec une précision d'horloger : le silence nu de tout signe, après diffusion à tous et écoulement du délai d'examen, sur une question d'ijtihād et de taklīf — fait-il prévaloir la présomption d'accord (hal yughallibu ẓanna al-muwāfaqa) ? Si oui : ijmāʿ ẓannī ; si non : simple ḥujja.
5

La fatwa qui ne se répand pas — mā lā yantashir

L'extension de la masʾala
Un avis isolé, sans diffusion ni contradicteur connu : pour les Akthar, pas une ḥujja ; al-Rāzī distingue selon la ʿumūm al-balwā.
Extension Intishār

Le degré zéro du silence

« Wa-kadhā al-khilāf fī-mā lā yantashir » : un mujtahid donne une fatwa, elle ne se répand pas parmi ses contemporains, et on ne lui connaît pas de contradicteur. Même khilāf que pour le sukūtī ?

  • Ceux qui assimilent : l'apparence est que la fatwa leur est parvenue malgré tout (al-ẓāhir wuṣūluhu ilayhim maʿa al-intishār) — le cas rejoint le silence en connaissance de cause, et les neuf positions se déclinent ici aussi.
  • Les Akthar : ici, pas une ḥujja — faute de diffusion établie, on ne peut même pas présumer la connaissance, donc le silence ne signifie rien du tout.
  • Le tafṣīl d'al-Rāzī : si la question est de celles dont l'épreuve est générale (taʿummu bihā al-balwā — tout le monde y est confronté), elle n'a pas pu rester ignorée : on la traite comme le sukūtī ; sinon, pas une ḥujja.
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À retenir

5 principes essentiels
La zone grise du consensus — clôture de la Famille B.
  • Sukūtī = un mujtahid se prononce, les autres se taisent en connaissance de cause, délai d'examen écoulé, silence nu de tout signe, question d'ijtihād et de taklīf (+ selon Zarkashī : répétition dans la durée, avant l'istiqrār des madhāhib)
  • Neuf positions — les trois majeures : ni ijmāʿ ni ḥujja (Shāfiʿī : « lā yunsabu ilā sākitin qawl ») ; ijmāʿ et ḥujja ; ḥujja sans ijmāʿ (al-Ṣayrafī, Ibn al-Ḥājib)
  • Les tafṣīl-s : inqirāḍ (al-Bandanījī) ; futyā/ḥukm (Ibn Abī Hurayra ↔ al-Marwazī) ; l'irréparable (Ibn al-Samʿānī) ; les Ṣaḥāba (al-Māwardī) ; la minorité silencieuse (al-Sarakhsī)
  • Tarjīḥ de Subkī : ḥujja ; le nom d'« ijmāʿ » est un khilāf lafẓī ; le taraddud réel porte sur la présomption — le silence qualifié fait-il prévaloir le ẓann de l'accord ?
  • Mā lā yantashir : pour les Akthar, pas une ḥujja ; al-Rāzī : comme le sukūtī si la balwā est générale
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question sur la logique du silence — clôture de la Famille B.

Question

« Ibn Abī Hurayra tient le silence pour significatif quand la position diffusée est une futyā mais non quand c'est un ḥukm ; Abū Isḥāq al-Marwazī soutient exactement l'inverse. Reconstituez l'argument de chacun : qu'est-ce qui, dans la nature de la fatwa et dans celle du jugement, rend le silence des contemporains plus — ou moins — parlant ? »

🧠 Grille mnémotechnique

1
FORME
5 (+2) conditions
silence nu · bulūgh · muhla · ijtihād · taklīf
2
SHĀFIʿĪ
1ᵉʳ madhhab
lā yunsabu ilā sākitin qawl
3
TARJĪḤ
Subkī
ḥujja · nom = khilāf lafẓī
4
EXTENSION
mā lā yantashir
Rāzī : ʿumūm al-balwā