Deux ʿilal pour un ḥukm, deux ḥukms pour une ʿilla · Taʿaddud al-ʿilal · La ʿilla qui ne doit ni abolir son aṣl ni être un waṣf fictif
Deuxième volet des conditions de la ʿilla — celles qui touchent à sa relation avec le ḥukm et avec l'aṣl. Première grande question : peut-on motiver un seul ḥukm par deux ʿilal ? Le jumhūr l'admet et prétend que cela arrive (le ḥadath naît du toucher, de l'urine, du madhy…) ; Ibn Fūrak et al-Rāzī l'admettent pour les ʿilal textuelles seulement ; Imām al-Ḥaramayn le déclare rationnellement possible mais jamais advenu en sharʿ ; et Subkī tranche, à contre-courant : impossible rationnellement, de façon tranchée. Question symétrique : une seule ʿilla peut-elle produire deux ḥukms ? Oui, selon le mukhtār — la sariqa appelle l'amputation et la restitution ; le ḥayḍ interdit la prière et le jeûne. Suivent des conditions fines : la ʿilla ne doit pas être postérieure au ḥukm de l'aṣl, ne doit pas revenir contre son aṣl pour l'abolir (le détour ḥanafite sur « fī arbaʿīn shātan shāt »), ne doit pas être un waṣf muqaddar (fictif), et doit être déterminée (taʿayyun).
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« Le jumhūr a permis le taʿlīl [d'un même ḥukm] par deux ʿilal et a prétendu que cela a lieu ; Ibn Fūrak et l'Imām [al-Rāzī l'admettent] pour les [ʿilal] textuelles, non pour les déduites ; Imām al-Ḥaramayn l'a interdit en sharʿ ; on a dit : c'est permis en succession ; et l'avis correct est l'affirmation tranchée de son impossibilité rationnelle. L'avis choisi est qu'adviennent deux ḥukms par une seule ʿilla : positivement, comme la sariqa pour l'amputation et la restitution ; négativement, comme le ḥayḍ pour le jeûne, la prière et autres. »
Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Qiyās (taʿaddud al-ʿilal wa-tawābiʿuhā) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 306-309
Le taʿaddud al-ʿilal est l'un des nœuds logiques des uṣūl. Tout le monde admet qu'un même type de ḥukm puisse avoir des causes différentes selon les individus : la mise à mort de Zayd pour apostasie, de ʿAmr par qiṣāṣ, de Khālid pour zinā. Le problème surgit pour un ḥukm numériquement un : si deux causes complètes coexistent, chacune produit-elle « tout » le ḥukm ? — on aboutirait au taḥṣīl al-ḥāṣil (produire le déjà-produit), voire, dit Subkī, à la réunion de contradictoires. La position de Subkī (impossibilité rationnelle tranchée) a une conséquence directe sur la muʿāraḍa (carte 9) : si deux ʿilal ne peuvent coexister, il suffit au mustadill de prouver que son waṣf est préférable pour écarter celui de l'adversaire — là où Ibn al-Ḥājib, qui admet la coexistence, exige davantage. La logique du débat irrigue donc toute la pratique de la disputation.
Aucune divergence : un ḥukm un par l'espèce mais multiple par les individus peut avoir des ʿilal différentes (l'exécution de Zayd pour la ridda, de ʿAmr par qiṣāṣ, de Khālid pour le zinā). Aucune divergence non plus : un ḥukm un par l'individu ne peut avoir plusieurs ʿilal rationnelles. Le débat porte sur les ʿilal sharʿiyya pour un ḥukm individuellement un — comme l'interdiction d'approcher une femme à la fois menstruée, en ʿidda et en iḥrām.
Traduction : « Le premier [madhhab] — celui du jumhūr — : sa permission absolue et son occurrence effective : le toucher, l'urine, les selles et le madhy établissent chacun le ḥadath ; le qiṣāṣ et la ridda établissent chacun la mise à mort ; de même, si une petite fille est allaitée du lait de l'épouse de ton frère et par ta sœur, elle t'est interdite parce que tu es son oncle maternel et son oncle paternel à la fois. »
Qu'une cause produise plusieurs effets n'a rien de contradictoire — c'est l'inverse (deux causes complètes pour un effet individuel) qui heurte la logique. D'où le mukhtār :
Parmi les conditions : que l'existence de la ʿilla ne soit pas postérieure à l'établissement du ḥukm de l'aṣl — contrairement à certains Irakiens, comme le rapporte al-Qāḍī ʿAbd al-Wahhāb. Exemple discuté : « ce qu'atteint la sueur du chien est atteint par la sueur d'un animal impur, donc impur, comme sa bave » ; on conteste alors la najāsa de cette sueur en disant « parce qu'elle est répugnante (mustaqdhar) » — or la répugnance ne survient qu'après le jugement de najāsa : la prétendue ʿilla est née du ḥukm qu'elle prétend fonder.
La ʿilla déduite est un farʿ du naṣṣ dont elle est extraite ; si elle revenait l'abolir, elle s'abolirait elle-même. Cas d'école : le ḥadīth « فِي أَرْبَعِينَ شَاةً شَاةٌ » (sur quarante ovins, un ovin). Le détour ḥanafite l'interprète : « un ovin ou sa valeur », au motif que la ḥikma est de couvrir le besoin du pauvre — mais alors la désignation de la shāt elle-même devient lettre morte : la ʿilla déduite a dévoré son texte. Al-Suhrawardī rapporte la défense nuancée d'al-Ghazālī (« l'émir des récents ») : ce n'est pas une abrogation du naṣṣ, puisque la shāt reste due à titre de terme d'une option, comme les khiṣāl de la kaffāra ; à quoi Zarkashī réplique : il y a bien suppression de l'attache de la zakāt au bien lui-même (al-ʿayn) vers la dhimma — un taghyīr du naṣṣ par sa ʿilla, irrecevable, d'autant que la zakāt relève largement du taʿabbud.
Motiver la validité des actes (vente, donation, waqf, affranchissement) par le milk (la propriété) : or le milk n'a d'existence ni réelle ni même pleinement assignable dans la chose — c'est un maʿnā muqaddar, une entité supposée dont l'effet est précisément la licéité de ces actes. Le taʿlīl par les ṣifāt muqaddara est refusé par al-Rāzī (« contrairement aux fuqahāʾ récents », dit le Maḥṣūl) — l'auteur du Tanqīḥ rapportant même que certains nient jusqu'à la concevabilité du taqdīr en sharʿ. Le muqaddar rejoint alors le ʿadam (carte 6).
« Le jumhūr invoque le cas du ḥadath (établi par le lams, l'urine, le madhy…) pour prouver que deux ʿilal peuvent motiver un même ḥukm. Comment Subkī, qui tient le cumul pour rationnellement impossible, requalifie-t-il cet exemple ? Et pourquoi son choix renforce-t-il la position du mustadill dans la muʿāraḍa (carte 9) ? »