بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Carte Tarjīḥ N°4

التَّرْجِيحُ بِحَالِ الرَّاوِي

Le tarjīḥ des akhbār, premier axe · Nombre, élévation du sanad, fiqh, langue, waraʿ, ḍabṭ, fiṭna · Croyance saine et notoriété de la ʿadāla

Ici commence le versant le plus monumental du Kitāb VI : l'inventaire des murajjiḥāt. Zarkashī organise : le tarjīḥ des akhbār se déploie selon sept axes — et le premier, de loin le plus fourni, est l'état du transmetteur (ḥāl al-rāwī), décliné « selon des considérations » qu'il numérote patiemment : il en égrènera près d'une trentaine. Cette carte couvre les premières : la pluralité des preuves et des transmetteurs (contre les Ḥanafites qui la récusent), la brièveté de la chaîne (ʿuluww al-isnād) — moins d'intermédiaires, moins de risques d'erreur —, puis les qualités personnelles : le fiqh du rāwī, sa science de la langue et de la grammaire, son scrupule (waraʿ), son exactitude (ḍabṭ), sa sagacité (fiṭna) — avec l'exemple fameux du « zawwajtukahā » de Mālik et Sufyān contre le « mallaktukahā » de transmetteurs moindres —, enfin la croyance saine (le non-innovateur) et la notoriété de la ʿadāla. À chaque item, sa raison : tout murajjiḥ doit accroître le ẓann de véracité.

مَسْأَلَةٌ : يُرَجَّحُ بِعُلُوِّ الْإِسْنَادِ، وَفِقْهِ الرَّاوِي وَلُغَتِهِ وَنَحْوِهِ، وَوَرَعِهِ وَضَبْطِهِ وَفِطْنَتِهِ — وَلَوْ رَوَى الْمَرْجُوحُ بِاللَّفْظِ — وَحُسْنِ اعْتِقَادِهِ، وَشُهْرَةِ عَدَالَتِهِ.

« Masʾala : on fait prévaloir [un khabar] par l'élévation du sanad ; par le fiqh du transmetteur, sa connaissance de la langue et de la grammaire ; par son scrupule, son exactitude et sa sagacité — même si le surclassé a transmis au mot près — ; par la rectitude de sa croyance, et par la notoriété de sa ʿadāla. »

Source : Jamʿ al-Jawāmiʿ — Tāj al-Dīn al-Subkī · Kitāb al-Taʿādul wa-l-tarājīḥ (tarjīḥ al-akhbār bi-ḥāl al-rāwī) · Tashnīf al-Masāmiʿ pp. 362-364

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Les sept axes du tarjīḥ des akhbār

Avant d'entrer dans la liste, Zarkashī pose le plan : « le tarjīḥ des akhbār advient selon sept aspects » (sabʿat awjuh). Le premier — l'état du transmetteur — occupe à lui seul les pages 364 à 366 du Tashnīf, avec ses considérations numérotées une à une, « awwaluhā... thānīhā... » jusqu'au-delà de la vingtième. Suivront le tarjīḥ par le matn (la teneur du texte), par le madlūl (le statut indiqué), par les éléments externes, etc. Cette architecture vient de loin : al-Rāzī dans le Maḥṣūl, al-Āmidī, puis al-Hindī dans la Nihāya avaient bâti ces inventaires ; Subkī les condense en chapelets de génitifs, et Zarkashī les redéploie en discutant, item par item, qui l'admet, qui le conteste, et pourquoi — car derrière chaque murajjiḥ il y a un seul principe : ce qui rend la véracité plus probable fait pencher la balance. La carte 4 couvre l'ouverture de la liste ; la carte 5 sa suite (tazkiya, modes d'audition, rang du Compagnon...).

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Vocabulaire essentiel

مُرَجِّحَات murajjiḥāt
Les facteurs de préférence : qualités ou circonstances qui donnent à un khabar son surcroît de force probable face à son opposé.
عُلُوُّ الْإِسْنَادِ ʿuluww al-isnād
« Élévation de la chaîne » : peu d'intermédiaires entre le rapporteur et le Prophète ﷺ. Moins de maillons, moins de risques d'erreur.
ضَبْط ḍabṭ
« Exactitude » : la maîtrise de ce qu'on transmet, par mémoire ferme ou écrit sûr — pilier technique de la fiabilité du rāwī.
فِطْنَة fiṭna
« Sagacité » : la vivacité d'esprit qui prémunit contre les confusions — avec le waraʿ et le ḍabṭ, l'un des attributs qui renforcent le ẓann de véracité.
رِوَايَة بِالْمَعْنَى riwāya bi-l-maʿnā
Transmission « au sens » et non au mot près. Le faqīh qui transmet au sens l'emporte encore sur le non-faqīh qui transmet au mot — selon le ṣaḥīḥ.
مُبْتَدِع mubtadiʿ
L'« innovateur » en croyance. La transmission du non-innovateur prévaut — avec la nuance : et si sa bidʿa lui fait tenir le mensonge pour kufr ?
1

La pluralité — kathrat al-adilla wa-l-ruwāt

Al-aṣaḥḥ : on préfère par le nombre
Deux ẓanns valent plus qu'un : le nombre des preuves et des transmetteurs est un murajjiḥ — contre les Ḥanafites, qui invoquent l'analogie des témoignages.
Murajjiḥ 1 Kathra

Le matn : « وَالْأَصَحُّ التَّرْجِيحُ بِكَثْرَةِ الْأَدِلَّةِ وَالرُّوَاةِ »

Deux masāʾil distinctes, précise Zarkashī :

  • Kathrat al-adilla : le côté soutenu par plusieurs preuves prévaut — contre les Ḥanafites. Raison : la pluralité fortifie le ẓann ; « deux ẓanns sont plus forts qu'un seul, car plus proches du qaṭʿ ».
  • Kathrat al-ruwāt : le khabar aux transmetteurs plus nombreux prévaut — khilāf encore plus faible que le précédent : certains adversaires s'y rallient. Les Ḥanafites majoritaires le refusent par analogie avec la shahāda (deux témoins ne sont pas battus par quatre), et parce que le khabar plus suivi pourrait être l'abrogé...
  • La réplique d'al-Juwaynī : si les mujtahids n'ont pour appui que deux khabars égaux en ʿadāla et que l'un excède par le nombre, « j'en tranche avec certitude » : les ṣaḥāba n'auraient pas laissé la cause en suspens — ils donnaient la priorité au mieux attesté. Le Qāḍī nuance : dès qu'un qiyās s'ajoute au dossier, l'affaire redevient ẓannī — « et c'est là, vraisemblablement, le seul lieu du khilāf ».
  • Cas croisé : et si la qualité et le nombre se séparent — un seul transmetteur d'élite contre un groupe de moindres ? Les muḥaddithūn divergent ; al-Juwaynī : « la question n'atteint pas la certitude, mais le ẓann penche pour la mizya de fiabilité » — si Abū Bakr al-Ṣiddīq rapportait une chose et qu'un groupe rapportât le contraire, les ṣaḥāba auraient suivi al-Ṣiddīq.
2

L'élévation du sanad — qillat al-wasāʾiṭ

Murajjiḥ 2 : moins d'intermédiaires
La chaîne courte l'emporte : chaque maillon est une occasion d'erreur en moins — d'où la quête séculaire du ʿuluww chez les ḥuffāẓ.
Murajjiḥ 2 ʿUluww

La raison du privilège

Entre deux khabars opposés, celui dont la chaîne compte le moins d'intermédiaires (wasāʾiṭ) prévaut : « la possibilité d'erreur, là où les intermédiaires sont peu nombreux, est moindre ». Chaque transmetteur est un point de passage où peuvent se glisser l'oubli, la confusion, l'approximation ; raccourcir la chaîne, c'est réduire mécaniquement la surface du risque.

  • Un critère épistémique, non honorifique : le ʿuluww ne vaut pas par prestige mais par probabilité accrue de véracité — la logique uniforme de tous les murajjiḥāt.
  • L'écho chez les muḥaddithūn : Zarkashī le rappelle — « les ḥuffāẓ et les maîtres-experts n'ont cessé de rechercher l'élévation du sanad et de s'en faire gloire » : les voyages d'audition n'avaient souvent pas d'autre but que de gagner un maillon.
  • Place dans la liste : c'est la deuxième « considération » de Zarkashī, la première étant la kathra « déjà passée » (wa-qad marra) — preuve que toute la liste forme un seul chapelet continu.
3

Le savoir du transmetteur — fiqh, langue, grammaire

Murajjiḥāt 3-4 : la compétence
Le faqīh l'emporte même s'il transmet au sens ; le connaisseur de la langue se garde des faux pas — avec le contre-argument piquant d'al-Rāzī.
Murajjiḥāt 3-4 Fiqh · Lugha

Le fiqh du rāwī

  • La règle : entre deux khabars opposés, celui du transmetteur faqīh prévaut — « que la transmission soit au sens ou au mot près ». Certains restreignent : si les deux transmettent au mot près, le fiqh n'apporte rien (le texte parle seul). Le ṣaḥīḥ maintient le privilège dans tous les cas : « le faqīh a l'avantage de discerner ce qui est admissible de ce qui ne l'est pas, à la différence de l'ignorant » — même un lafẓ exact se choisit, se découpe et se contextualise.
  • Lecture du matn : « wa-law rawā al-marjūḥ bi-l-lafẓ » — on préfère le faqīh quand bien même son concurrent surclassé aurait transmis au mot près et lui au sens.

La langue et la grammaire

La règle : le connaisseur de la lugha et du naḥw prévaut, « car il peut se prémunir des lieux du faux pas » (mawāqiʿ al-zalal) — la confiance en sa transmission est plus grande : un iʿrāb mal entendu peut renverser un sens.

4

Waraʿ, ḍabṭ, fiṭna — et l'exemple du mariage au Qurʾān

Murajjiḥ 5 : les qualités qui font le ẓann
Tout attribut qui rend la véracité plus probable fait préférer : scrupule, exactitude, sagacité. Cas d'école : « zawwajtukahā » contre « mallaktukahā ».
Murajjiḥ 5 Ḍabṭ

La règle générale

Cinquième considération : que l'un des deux transmetteurs surpasse l'autre « en un attribut qui rend prépondérant le ẓann de véracité » — et Zarkashī d'en donner les trois parangons : le waraʿ (le scrupule, qui interdit la complaisance), le ḍabṭ (l'exactitude de la saisie et de la conservation), la fiṭna (la sagacité, qui déjoue les confusions).

Le cas d'école — le ḥadīth de la femme offerte en mariage

  • Les faits : dans le ḥadīth de l'homme pauvre à qui le Prophète ﷺ accorde une femme en mariage pour ce qu'il sait du Qurʾān, Mālik et Sufyān, d'après Abū Ḥāzim, rapportent : « زَوَّجْتُكَهَا بِمَا مَعَكَ مِنَ الْقُرْآنِ » — « Je te la donne en mariage... » ; tandis que ʿAbd al-ʿAzīz b. Abī Ḥāzim et Zāʾida rapportent, du même Abū Ḥāzim : « مَلَّكْتُكَهَا » — « Je te la donne en propriété... ».
  • L'arbitrage : les Shāfiʿītes font prévaloir la première version, « car Mālik et Sufyān sont plus savants, plus dignes de confiance et plus exacts » (aʿlam, awthaq, aḍbaṭ).
  • L'enjeu fiqhī : de ce seul mot dépend la question : le nikāḥ se conclut-il par le verbe « tamlīk » ? L'exemple montre le tarjīḥ bi-ḥāl al-rāwī en pleine action sur un point de droit réel.
5

Croyance saine et ʿadāla notoire

Murajjiḥāt 6-7 : la probité visible
Le non-innovateur prévaut sur le mubtadiʿ — avec une hésitation subtile ; et la ʿadāla notoirement établie l'emporte sur la ʿadāla simplement constatée.
Murajjiḥāt 6-7 ʿAdāla

Ḥusn al-iʿtiqād — la rectitude de croyance

  • La règle : « la transmission du non-innovateur prévaut sur celle de l'innovateur » — ainsi en ont-ils tranché (qaṭaʿū bihi) : la bidʿa entame la confiance.
  • L'hésitation rapportée par Zarkashī : et si la bidʿa du transmetteur consiste précisément à tenir que le mensonge est kufr, ou grand péché ? Alors le ẓann de sa véracité pourrait être plus fort — sa doctrine même le terrorise à l'idée de mentir. « Fīhi iḥtimāl » : la balance des murajjiḥāt ne pèse pas des étiquettes, mais des probabilités de véracité.

Shuhrat al-ʿadāla — la probité notoire

La règle : celui dont la ʿadāla est notoire (mashhūra) prévaut sur celui dont elle n'est établie que par voie ordinaire. Et Zarkashī élargit : « de même sa notoriété dans les qualités précédentes — waraʿ, fiṭna, ʿilm ». La notoriété est un cumul silencieux de témoignages : toute une communauté savante a éprouvé l'homme.

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Sharḥ al-Zarkashī — Tashnīf al-Masāmiʿ

Texte clé du commentaire
L'ouverture de la grande liste : les sept axes du tarjīḥ des akhbār et les premières considérations relatives au transmetteur.
Sharḥ Zarkashī

Le passage du Tashnīf — l'architecture de la liste

تَرْجِيحُ الْأَخْبَارِ يَقَعُ فِي سَبْعَةِ أَوْجُهٍ : الْأَوَّلُ بِحَسَبِ حَالِ الرَّاوِي، وَذَلِكَ بِاعْتِبَارَاتٍ : أَوَّلُهَا بِكَثْرَةِ الرُّوَاةِ وَقَدْ مَرَّ، وَثَانِيهَا بِقِلَّةِ الْوَسَائِطِ وَعُلُوِّ الْإِسْنَادِ، لِأَنَّ احْتِمَالَ الْخَطَإِ فِيمَا قَلَّتْ وَسَائِطُهُ أَقَلُّ.

Traduction : « Le tarjīḥ des akhbār advient selon sept aspects. Le premier : selon l'état du transmetteur — et cela par des considérations. La première d'entre elles : la pluralité des transmetteurs — elle a déjà passé. La deuxième : le petit nombre des intermédiaires et l'élévation du sanad — car la possibilité d'erreur, là où les intermédiaires sont peu nombreux, est moindre. »

Comment lire la liste — trois clés de méthode

  • Un principe unique : chaque item est justifié par la même matrice — « parce que le ẓann de véracité en est rendu plus fort ». Le tarjīḥ bi-ḥāl al-rāwī n'est pas un répertoire arbitraire mais l'application répétée d'un seul critère épistémique.
  • Des items disputés : presque chacun a son objecteur — les Ḥanafites contre la kathra, al-Rāzī jouant l'ignorant apeuré contre le grammairien confiant, l'iḥtimāl sur le mubtadiʿ véridique par doctrine. Zarkashī enregistre, arbitre, et signale les choix propres de Subkī.
  • Une numérotation continue : « awwaluhā, thānīhā, thālithuhā... » — la liste court sans rupture jusqu'au-delà de la vingtième considération (p. 366) : ce chapelet est conçu pour être mémorisé, comme les muṣannifs de furūʿ mémorisaient leurs shurūṭ.
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À retenir

5 principes essentiels
L'ouverture de la liste des murajjiḥāt — à fixer avant la suite (carte 5).
  • Le tarjīḥ des akhbār se déploie selon sept axes ; le premier — l'état du transmetteur — s'égrène en une trentaine de considérations numérotées
  • Kathra : pluralité des preuves et des transmetteurs = murajjiḥ selon l'aṣaḥḥ, contre les Ḥanafites et leur analogie des témoignages ; al-Juwaynī en « tranche avec certitude » dans le cas pur
  • ʿUluww al-isnād : moins d'intermédiaires, moins d'occasions d'erreur — critère épistémique, non honorifique
  • Compétences et vertus : fiqh (même en transmettant au sens), langue et grammaire, waraʿ, ḍabṭ, fiṭna — cas d'école : zawwajtukahā (Mālik, Sufyān) prévaut sur mallaktukahā
  • Probité : le non-mubtadiʿ prévaut (sauf l'iḥtimāl du menteur-par-impossible doctrinal), et la ʿadāla notoire sur la ʿadāla simplement établie
?

Question de révision

Tester sa compréhension
Une question simple pour vérifier la maîtrise.

Question

« Dans le ḥadīth de la femme offerte en mariage, les deux versions (“zawwajtukahā” / “mallaktukahā”) remontent au même Abū Ḥāzim. Par quel murajjiḥ précis les Shāfiʿītes ont-ils départagé les deux riwāyas, et quelle conséquence de fiqh dépendait de ce seul mot ? »

🧠 Grille mnémotechnique

1
KATHRA
preuves + ruwāt
2
ʿULUWW
chaîne courte = sûre
3
SAVOIR
fiqh · lugha · naḥw
4
VERTUS
waraʿ · ḍabṭ · fiṭna · ʿadāla